30 juin 2016

Transfert et contre transfert en coaching

Rubrique : posture et outils du coach


Transfert et contre transfert en coaching


Définition

La notion de transfert est une notion centrale de la psychanalyse, la résolution du transfert intervenant comme le fil conducteur de la cure analytique : 

« (le transfert) désigne le processus par lequel les désirs inconscients s'actualisent sur certains objets dans le cadre d'un certain type de relation établi avec eux et éminemment dans le cadre de la relation analytique. Il s'agit d'une répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment d'actualité marqué. » 
(Laplanche et Pontalis - Vocabulaire de la psychanalyse - PUF)

En simplifiant fortement, dans la situation de coaching, le transfert consiste pour le client à projeter sur son coach des figures d'autorité anciennes avec des éléments de relation anciennes et non résolus.

Simone Korff Sauss, dans l’excellent ouvrage ‘Dialogue avec mon psychanalyste’, chez Hachette Littératures, nous donne de plus amples développements. Elle imagine le dialogue entre un psychanalyste et son patient, une fois la cure terminée, ils abordent des éléments de la théorie freudienne, la place de l’inconscient, les méthodes mises en oeuvre dans la cure, la position du psychanalyste. Page 69, l’analyste détaille pour son ex-patient la notion de transfert : 
« Ce que je tiens à vous montrer c’est que vous projetiez sur moi deux figures. Celle d’une personne secourable qui pourrait vous procurer une écoute et une aide. (...) Mais aussi celle d’un adulte intrusif dont il fallait absolument se défendre. Ou encore un adulte à qui vous prêtiez imaginairement un savoir, une puissance. Doté en quelque sorte de richesses que vous pourriez lui envier et souhaiter lui dérober. (...) Lorsque je dis deux figures, il y en a une quantité d’autres. Figures de votre enfance aux facettes multiples, imagos de vos parents, frères ou soeurs, ou autres personnes qui ont joué un rôle important dans votre histoire. »

Le transfert dans une séance ou dans une relation de coaching


Bien entendu, lorsqu'on utilise la notion de transfert en coaching, elle n'a pas le même sens que dans le processus de la cure analytique. Partons du postulat que le transfert se manifeste dans la relation au coach, ce qui semble plausible en fonction de trois éléments fréquents dans les situations de coaching : 

  • la situation de coaching est générée par des difficultés dans le champ professionnel, que le client ne sait pas gérer seul, pour lequel la pression de l'environnement est forte, ce qui peut amener à attendre de manière magique une aide externe.
  • le client en coaching n'a pas nécessairement réalisé de travail thérapeutique, il peut prendre l'espace de coaching pour un espace thérapeutique (si le coach l'induit ou le permet).
  • la relation de coaching est une relation de qualité, d'écoute réelle, de douceur, elle comporte des aspects de protection et de permission qui peut amener le client à transférer de manière positive sur le coach. 
Le transfert conduit alors à la projection sur le coach d'une figure d'autorité antérieure. Cette projection est en lien avec l'attente implicite que le coach se comporte comme cette figure d'autorité, soit comme le parent tout puissant et tout bienveillant, soit comme le parent inapte, incompétent, absent. Lorsque le coach entre dans la relation à partir d'une relation de contre-transfert non repérée, il répondra implicitement à cette attente.

Ainsi le coaché pourrait attendre du coach qu’il le prenne en charge, lui permette de retrouver les situations (fantasmées) de l’enfance, la douce quiétude obtenue lorsqu’un proche répond de manière immédiate aux besoins de l’enfant, sans même qu’il ait besoin de formuler une demande (recherche d’une symbiose en accordant au coach la place de la mère ou de la figure nourricière) ; ou bien il pourrait projeter sur lui la figure de la mère absente, qui ne répondait jamais à aucune demande de protection ou d’aide, ou encore du grand frère qui savait tout et autour de qui la famille s’articulait. 

Ce qui va lui permettre de développer son autonomie, c'est que le coach ne répète pas le comportement qui est attendu non consciemment par le client. Toute réponse différente de celle habituellement obtenue, permettra au client de gagner de la liberté.

A partir du concept des états du moi, lorsqu'il y a transfert, le client utilise principalement son état du moi Enfant et imagine ou projette le coach en Parent (celui qui sait mieux, auquel il faut obéir ; ou celui qu'il faut contrer). En analyse transactionnelle, on préférera parler de transactions transférentielles que de transfert (Moïso). (4) 
Le transfert pourrait ainsi expliquer l’ambivalence quelquefois rencontrée dans la situation de coaching : ambivalence qui se traduit par le désir d’obtenir des réponses immédiates à des demandes et le refus de ces mêmes réponses. Le transfert s’accompagne de l’existence dans la relation d’émotions sans juste proportion avec la relation proposée.

Le transfert est donc la réactualisation dans la relation actuelle de relations anciennes.
Imaginons un instant les situations suivantes :

  • Georges est responsable achats d’une entreprise industrielle, il développe un projet important de diminution des coûts d’achats par la centralisation des achats, la diminution des nombres de fournisseurs. Il s’est adjoint un coach pour la réussite du projet, le coach l’accompagne principalement dans la définition des stratégies relationnelles et de communication permettant l’accompagnement de ces importants changements. Après quelques séances, Georges souhaite arrêter le coaching. Il s’adresse au coach en lui disant combien il a en permanence l’impression d’être évalué, jugé, épié, surveillé.
  • Suzanne est responsable des ressources humaines dans une grande entreprise de plats cuisinés, lors de la première rencontre avec son coach, elle lui propose de passer une première séance à discuter du coaching. ‘Je veux savoir ce que le coaching peut représenter et donc je vais essayer avec vous’. Elle développe au cours des séances suivantes des stratégies de séduction, l’amenant à parler de ‘ses 5 à 7’ avec son coach.
  • Valérie est responsable du projet de construction d’une nouvelle usine, jeune dans le métier et dans son premier poste, elle s’est fait accompagner d’un coach pour préparer et réussir les comités de projet. Après une première séance très constructive lors de laquelle elle apparaît très enjouée, elle se braque contre le coach dès la seconde séance : une restitution en fin de comité projet, elle entre dans la confusion, ne comprend plus, ne pense plus.
  • Une situation que j'ai observée dans l'espace de travail d'un grand hôtel, les noms sont évidemment fictifs. Nicolas est un jeune responsable de portefeuille dans une banque d'affaire, son coach est âgé, choisi par l'équipe dirigeante. Le coach a des comportements parentaux fort, proposant des solutions. Il pose des questions parentales de justification, des pourquoi ne feriez-vous pas ? La réaction physique de Nicolas est celle d'un petit garçon, je le vois petit à petit se réduire dans son fauteuil, se justifier, chercher à argumenter. Puis je le vois renoncer et accepter la longue parole du coach devenu expert de la situation.

S'agit-il de situations générées par des éléments transférentiels ?

Pour les analystes transactionnels, le repérage précis des transactions permettrait de valider ou d’infirmer cette hypothèse. Lorsque l’Enfant du client s’exprime en réponse à un stimulus Adulte - Adulte, il est possible d’imaginer qu’il s’agisse d’une transaction transférentielle, c’est à dire de la réactivation d’une stratégie enfantine de comportement appris face à une figure d’autorité issue de l’histoire de la personne, fantasmée, construite et reconstruite au cours des années et remise en circulation dans la relation au coach. Pour Eric Berne, les jeux psychologiques sont des réactivations de stratégies de l'enfance dans des situations transférentielles.

Pour certains, seul  l'existence d’un transfert positif permettrait de débuter la relation de coaching. Si la personne coachée accepte de travailler avec le coach, c’est qu’elle lui reconnaît des caractéristiques ou des compétences dont elle ne dispose pas et qu’elle pourra obtenir de lui. Cette illusion entraîne une idéalisation du coach et la projection sur lui de figures parentales positives.

L'hypothèse transférentielle amènera le coach à réfléchir aux conditions dans lesquelles il a été choisi, avec quelle intention cachée, quel contrat psychologique ? Dans cette perspective, on peut affirmer que dans la relation, il y a généralement un tiers caché. Les processus de séduction peuvent également être analysés comme des situations transférentielles, ainsi que les situations de rejet, d'absence aux séances, l'absence d'actions personnels du coaché vers son projet et ses objectifs.

Contre-transfert en coaching


Lorsque le coach ne sait pas identifier et prendre soin de son propre contre-transfert, il va intervenir dans la situation à partir de ses propres éléments scénariques non résolus. Il va lui même projeter sur son client. Il pourra ainsi faire du conseil, chercher à se sécuriser ou chercher à sécuriser, rassurer son client, il pourra chercher à séduire son client, mettra ses propres émotions et histoires dans la relation et deviendra un obstacle au développement de l'autonomie de son client. La supervision permettra alors de défaire les noeuds dans la relation, de clarifier ce qui appartient au client et ce qui appartient au coach, de prendre soin des émotions et de recentrer son énergie dans la relation avec le client, non dans des relations anciennes. 


L’hypothèse de l’existence de phénomènes de transfert dans le cadre du coaching amènera le coach à analyser :
  • les situations dans lesquelles lui même projette des figures anciennes sur son client (transfert de la part du coach, ce qui est tout à fait possible lorsqu'il accompagne des personnalités fortes avec de grandes responsabilités, dans ce cas, il cherchera à résoudre les blessures de son propre passé dans la relation au coaché
  • comment il réagit aux émotions générées par cette forme particulière de relation, ce qui constitue le contre transfert, c'est à dire les réactions du coach aux projections transférentielles. Il peut par exemple croire réellement qu'il est formidable, lorsque le client lui attribue le mérite de ses propres changements (vous êtes formidable monsieur le coach). Il peut aussi se croire nul, lorsque le coaché lui dit "je n'ai pas fait les exercices que vous m'avez donné à faire", alors même que le plan d'action a été construit par le client lors de la dernière séance.

Que faire si l'on fait l'hypothèse d'un transfert ?


Dans la relation thérapeutique, le thérapeute analyse le transfert. Ce n'est pas possible dans la relation de coaching. Le coach devra se contenter de le repérer et d'être attentif à : 
  • clarifier les enjeux du coaching pour le client.
  • clarifier les limites du coaching.
  • clarifier le contrat.
  • gérer les irruptions de l'intime du client (lorsqu'il parle de sa famille, de son père, de ses expériences ou douleur d'enfant).
  • prendre soin de ses propres émotions, s'interroger sur le pourquoi ce ce vécu, dans cette situation, dans ce contexte.
  • gérer ses irritations (si le client l'irrite, il pourra se poser la question de l'intérêt de ce sentiment d'irritation dans la situation vécue par le client).
  • éviter le conseil, sauf à avoir fait un contrat spécifique sur le moment...

Notion de résonance


Pour les systémiciens, la résonance survient lorsqu’un accompagnant (thérapeute, coach) est touché par des émotions, des sentiments, des thématiques ou encore des problématiques exprimées par le client, qui le percutent et qui le renvoient à des éléments de son histoire. Cette notion a été beaucoup développée par Mony Elkaïm (1). La résonance n'est pas le transfert.

Chaque client, chaque situation professionnelle racontée par notre client peut réveiller en nous des émotions anciennes, des histoires anciennes. Même si nous avons fait de la thérapie, nous avons des zones sensibles, des fragilités qui vont rentrer en résonance avec ce que le client nous propose dans la relation. Les résonances sont constituées d'éléments qui sont semblables chez le client et chez le coach. 

Il existe un élément de contexte dans la situation du client qui interagit avec notre propre vécu : lorsque nous entrons en résonance avec ce que le client nous raconte nous pouvons nous interroger sur nos émotions et nos sentiments, les pensées qui émergent et rechercher le sens qu'ils prennent pour nous et dans le contexte spécifique du client et de la relation de coaching. Dans mon expérience de superviseur, cette notion de résonance est particulièrement féconde lorsqu'un coach raconte les difficultés qu'il vit dans un accompagnement.

Elodie est une coach aguerrie, elle accompagne le responsable d'une clinique qui vit une situation qu'il nomme de forte contrainte, il a l'impression de ne pas pouvoir vivre, d'être dans un monde sans espoir et sans amour (selon ses propres termes). Elodie se sent envahie par la tristesse, la peur. En supervision, elle fait référence à des expériences professionnelles vécues lorsqu'elle intervenait en milieu carcéral. Elle fait le lien avec son propre vécu d'enfermement, de désespoir dans ce milieu particulier.
Pour les systémiciens, nous sommes toujours en résonance, mais "l’analyse de ces résonances ne s’impose que s’il y a blocage, lorsque l’interaction des constructions du monde du thérapeute et des patients produit une danse si répétitive que personne ne peut aller de l’avant." (3)

Je vous souhaite de poursuivre en conscience de belles danses avec vos clients.


Pour aller plus loin


(1) Mony Elkaïm, L’expérience personnelle du psychothérapeute : approche systémique et résonance, Psychothérapie 2004-3 (volume 24), p 145-150.
(2) Richard Erskine : Transfert et transactions, perspectives intrapsychiques et intégratives. http://www.integrativetherapy.com/fr/articles.php?id=9
(3) Elisabeth Maquoi et Maria Moneli : http://www.systemique.be/spip/spip.php?article633
(4) MOISO, C., Transfert et états du moi, A.A.T., 41, 1987, pp. 23-30. C.A.T., 6, pp. 93-100.

Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et superviseur de coachs
2005 / 2016



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