16 mars 2016

Les Motivateurs Inconscients, un article de Véronique Lenfant


Le concept des motivateurs inconscients

Un outil d’intervention pour aider à dépasser des situations de tension, de souffrance, développer l’espoir.




Véronique LENFANT CTA-Conseil 
Atelier présenté au Congrès 2015 de l’IFAT

Mon travail consiste à accompagner mes clients dans une réflexion professionnelle pour élaborer des pistes d’évolution ou de reconversion. Au cours de mon expérience, j’ai pu constater combien le choc du licenciement, l’appréhension de l’avenir, la peur du regard des autres représentent des facteurs de stress, de déséquilibre émotionnel. Ces dernières années, la crise accentuant les tensions, je remarque que les réorganisations répétées apportent leur lot de troubles (pertes de repères, peur de perdre son emploi, son statut et peut-être de manière inconsciente crainte de la ruine).


Une des conditions de réussite de l’accompagnement est que mon client puisse être dans ce que j’appelle « une énergie positive ». Or, l’acceptation inconditionnelle, indispensable à une reprise de confiance, n’est pas toujours suffisante pour lui permettre de dépasser la peur ou le traumatisme et retrouver un meilleur équilibre.


Ma rencontre avec le concept des Motivateurs Inconscients s’est produite en 2009. Je dis rencontre parce que j’ai instinctivement et naturellement adhéré à la théorie développée par Fanita ENGLISH. Plusieurs années d’observation et d’application m’amènent à partager sa conviction : « l’absence de prise en compte d’importantes exigences sous-jacentes peut conduire à des incompréhensions entre les partenaires, à des interprétations erronées de comportement, ou pire, à des présomptions de pathologie dans les relations qui sont fondamentalement normales ...» ENGLISH F., 1976 : Analyse Transactionnelle et Emotions, Paris, Desclée de Brouwer ,1992 ch8 p 168. 


Personnellement, je considère ce concept comme un véritable outil de diagnostic et d’intervention en complément des autres concepts de l’Analyse Transactionnelle.


Mon propos dans cet article est de vous présenter ce concept et de partager mon expérience par la description de cas pratiques.

LES MOTIVATEURS INCONSCIENTS : ORIGINE, DEFINITION...


Fanita ENGLISH s’est constamment intéressée au cours de sa carrière sur ce qui fonde notre Energie Vitale. S’appuyant sur les travaux de Freud, Jung, Adler, Berne, Frankl et sa propre expérience clinique, elle développe sa théorie : l’Analyse des Modèles Existentiels qu’elle nommera plus tard les Motivateurs Inconscients.


F. ENGLISH indique que tout notre temps n’est pas consacré à l’échange de signes de reconnaissance, cet échange et le besoin de structuration du temps y afférant s’inscrivent dans une dimension « temps » plus large, qu’elle appelle temps émotionnel (au sens « mise en mouvement »). Pour elle, il existe un besoin fondamental de structuration de notre temps émotionnel, régi par trois pulsions inconscientes, qui nous influencent et guident notre manière d’occuper le temps.


F. ENGLISH nomme ces pulsions « Motivateurs Inconscients », qu’elle compare à 3 déesses : Survia (Motivateur de Survie), Passia (Motivateur d’Expression), Transcia (Motivateur de Quiétude). Ces 3 pulsions participent au même organisme qui fait circuler l’énergie, même si chaque motivateur a un but différent, des attributs qui lui sont propres : « leur fonctionnement peut être comparé à celui des différents organes de notre corps : estomac, cœur, foie, poumons, etc. Chacun a sa propre identité, sa fonction, mais ils sont liés parce qu’ils sont des éléments du même organisme, à l’intérieur duquel circule un seul système sanguin qui véhicule l’énergie. »

SURVIA - motivateur de Survie, son but est la survie de la personne.

Parmi ses attributs, on trouve : la capacité à reconnaître les besoins vitaux (faim, soif...) et à y répondre, ressentir la douleur et la soigner; la capacité à sentir le danger, à se protéger; c’est aussi le travail, l’activité, le besoin d’échanges de signes de reconnaissance ; les émotions ( la peur, la tristesse, le dégoût, la colère, la honte,...); dans l’excès, on peut aussi y trouver la compétition, l’avidité, l’agressivité.

PASSIA - motivateur d’Expression, son but est la survie de l’espèce.

Parmi ses attributs figurent : la procréation, mais parce que la reproduction de l’espèce n’aurait pu être suffisante à la survie de celle-ci sans d’autres types d’ inventions, on y trouve aussi la créativité, la découverte, la curiosité, l’expérimentation, également la prise de risques ; la stimulation à une cause ou un art, le défi, la capacité à trouver un intérêt; l’excitation (saine ou non), le rire, l’humour, le sarcasme ; dans l’excès, ce sera l’addiction, des prises de risques inconsidérées parce qu’excitantes...

TRANSCIA - motivateur de Quiétude, son but est d’aider à transcender, aller au-delà des tensions quotidiennes.

Tout ce qui nous amène à nous détacher du monde, à lâcher prise. Appartiennent à ses attributs : le sommeil, la détente, le repos ; la méditation, la spiritualité, la contemplation qui nous conduit à un sentiment d’harmonie avec l’univers ...; dans l’excès, ce peut être l’indifférence, l’attrait pour la mort...

Au sein d’un même Motivateur, on trouve les deux pôles (positif ou négatif) de la même caractéristique.


Motivateur
Pôle positif
Pôle négatif
SURVIE
La faim, l’appétit
La gloutonnerie
EXPRESSION
La curiosité
La cruauté (en tant qu’excitation)
QUIETUDE
La tranquillité, être paisible 
L’indifférence



Comme l’indique Fanita ENGLISH, souvent une caractéristique déplaisante est l’exagération ou la déformation d’une caractéristique attrayante.


Certains attributs peuvent se retrouver dans plusieurs Motivateurs selon le contexte ou l’intention :

Motivateur
Joie
Compétition
SURVIE
Joie de partager et besoin de recueillir des signes de reconnaissance
Compétition pour obtenir de la reconnaissance
EXPRESSION
Joie : excitation à l’idée de...
Compétition liée au défi, à l’excitation sans recherche de signes de reconnaissance1
QUIETUDE
Joie proche de la plénitude
1 (Dans le Motivateur d’Expression et le Motivateur de Quiétude, il n’y a pas de recherche de signe de reconnaissance.)
Yvette, 88 ans, vit seule dans sa maison. Elle est invitée au restaurant par son neveu qui est de passage dans sa ville. Yvette éprouve de la joie dans le Motivateur de Survie (signe de reconnaissance reçu, occasion de faire valoir cette invitation en téléphonant aux relations, partage de la bonne nouvelle) et dans le Motivateur d’Expression (joie en tant qu’excitation à l’idée d’une sortie, d’un projet).


COMMENT FONCTIONNENT LES MOTIVATEURS INCONSCIENTS ?


On ne voit pas les Motivateurs Inconscients. C’est par la connaissance de leurs attributs, de leur manifestation que l’on détecte leur influence sur les pensées, sentiments, comportements.
Caroline, chargée d’études en marketing et jeune maman de deux enfants : « je ne m’assois pas 5 mn », «dès qu’il y a un changement j’ai peur» , «je dois être en action perpétuelle, mais pas en surchauffe», «j’ai peur de ne pas y arriver», « je suis tout le temps dans un rapport temps et production, quand je me pose je sais aussi ce que je vais faire juste derrière». 
Caroline décrit des comportements, des pensées et des sentiments qui sont des attributs du Motivateur de Survie. Elle fait du jogging : « parfois je peux m’arrêter de courir et me dire là, c’est beau, puis repartir courir » : dans ce cas, le Motivateur de Quiétude (se poser, goûter le paysage et se détendre) relaie le Motivateur de Survie (activité) sur une brève séquence.

Les trois Motivateurs se relayent de manière inconsciente. Nous pouvons être dans un Motivateur voire dans deux en même temps jamais dans trois. Par exemple :
  • - inventer une recette (excitation de la création = Motivateur d’Expression) et réaliser le plat (activité = Motivateur de Survie).
  • - pratiquer des exercices de relaxation tels que le Yoga, le Qi Gong... : réaliser les exercices (activité = Motivateur de Survie) et la concentration, la respiration amènent à se détacher des tensions (détente, lâcher prise = Motivateur de Quiétude).
Les attributs peuvent se manifester de façon préconsciente ou consciente dans chacun des trois Etats du Moi fonctionnels.

Nous avons chacun un motivateur préféré. 


C'est ce qui explique certaines différences d’orientation de la personnalité entre les individus. Selon F. ENGLISH, c’est notre Motivateur préféré qui nous influence en premier lors des décisions majeures. 

Au cours de notre vie, notre Motivateur préféré peut changer et induire des changements d’orientation professionnelle, des modifications profondes de nos préférences dans nos relations, nos activités extra-professionnelles. Avoir conscience de ce phénomène nous apporte un éclairage sur certains aspects de ce que l’on nomme « la crise de milieu de vie ».
« C’est tout à fait à l’improviste que nous arrivons au midi de la vie ; pis encore, nous l’atteignons armés des idées préconçues, des idéaux, des vérités que nous avions jusqu’alors. Or il est impossible de vivre le soir de la vie d’après les mêmes programmes que le matin, car ce qui était alors d’une grande importance en aura peu maintenant et la vérité du matin sera l’erreur du soir. » JUNG C.G. L’âme et la vie Paris, Buchet Chatel, 1976
F. ENGLISH évoque le cas d’un couple Jean et Marie venu la consulter, pour lequel le problème ne porte pas sur les signes de reconnaissance échangés, mais sur l’évolution au sein du couple du Motivateur préféré d’un des partenaires, et comment avec la compréhension du matériel des Motivateurs « chacun des deux partenaires a amélioré sa propre maîtrise sur sa vie tout en respectant ses besoins ».

L’énergie utilisée simultanément par les 3 Motivateurs est constante. Lorsqu’un Motivateur domine, l’énergie utilisée par les autres Motivateurs diminue. L’équilibre ne peut être atteint que lorsque les trois Motivateurs fonctionnent de manière fluide en rotation. « Nous nous sentons Ok lorsque les trois pulsions utilisent notre énergie mentale dans des proportions qui leur permettent de se combiner, de permuter et/ou d’interagir harmonieusement. Inversement, nous nous sentons « non Ok » lorsque deux de ces trois pulsions tirent simultanément, ou lorsqu’elles entrent en compétition pour occuper la conscience ou pour utiliser l’énergie de la personne ».

L’exclusion d’un Motivateur est source de déséquilibre.


Par exemple, lorsque le Motivateur de Survie est trop fort, il peut mener à la surcharge d’activité, à la réduction ou à l’étouffement du Motivateur d’Expression, et à l’exclusion du Motivateur de Quiétude conduisant au burn-out. Cette situation est parfaitement illustrée dans le film : Un homme de fer 7 : après des nuits sans sommeil pour soutenir les équipages engagés dans des combats aériens en 1942, le Général Savage, interprété par Gregory Peck., fait un burn-out. (Film d’Henry King 1949)

L’exclusion du Motivateur de Survie peut conduire à des problèmes de santé, ou des problèmes matériels (argent), ou de désocialisation (désintérêt des signes de reconnaissance).


La compétition entre deux Motivateurs constitue aussi une source de désordre voire de mise en danger :

  • Survie/Expression : quel maître d’école ou maman n’a pas été face à un enfant tellement pris par le jeu qu’il en oublie ses besoins physiologiques et fait ses besoins dans sa culotte (Dans le Motivateur de Survie, on a conscience du temps, dans le Motivateur d’Expression ou de Quiétude, on n’a pas conscience du temps qui passe).
  • Survie/Quiétude : je pense au cas dramatique intervenu en 2014 concernant ce père de famille de 10 enfants, habitant dans le Nord de la France, au chômage depuis plusieurs années. Il obtient un entretien pour un poste dans le sud de la France, et part en voiture avec son plus jeune enfant et son épouse. Malgré les alertes de fatigue (manifestations du Motivateur de Quiétude) il a voulu absolument arriver à destination sans prendre de repos. Il s’est endormi au volant et tous les trois sont décédés.
  • Expression/Quiétude : Qui n’a pas eu, une fois dans sa vie, du mal à « trouver le sommeil » parce que la perspective d’un super projet le chatouillait ?
Fanita ENGLISH indique qu’un traumatisme entraîne une domination exclusive du Motivateur de Survie (Survia). Le Motivateur préféré de Caroline, dont j’ai parlé plus haut, est le Motivateur de Survie, elle l’investit très fortement. Caroline a perdu son père de manière brutale. Par ailleurs, le service où elle travaille est menacé de fermeture.

Le Motivateur d’Expression (Passia) permet de se projeter dans l’avenir, de garder espoir. Il permet la résilience, selon Fanita ENGLISH. Elle décrit le cas de Viktor Frankl, rescapé de camp de concentration, et sa propre expérience après avoir été brûlée gravement en 1999 (ENGLISH F. : S’épanouir tout au long de sa vie, 2010, InterEditions-Dunod, 2010 ch14 Traumatisme et Résilience) 

Le Motivateur de Quiétude (Transcia) permet de recréer l’équilibre entre les Motivateurs de Survie et d’Expression.

DIAGNOSTIC ET INTERVENTION : cas pratiques


Cas no 1 : Dépasser le choc du licenciement


Michel est licencié après 25 ans dans la même entreprise. Agé de 53 ans, il a en charge son épouse et ses 3 enfants. Compte tenu de ce que m’a dit Michel de son histoire et de mes observations, je déduis que son motivateur préféré est le Motivateur de Survie (Survia) : il travaille beaucoup, fait du sport, recherche de la reconnaissance par le statut auquel il est attaché (il a gravi les échelons jusqu’au statut de cadre supérieur).


Parallèlement à sa recherche d’emploi, Michel a un rêve : courir le semi-marathon. Dans ce projet deux Motivateurs s’activent : le Motivateur d’Expression (le défi, l’excitation à l’idée de la course), le Motivateur de Survie (entraînement, veiller à sa santé). Si Michel avait fait allusion à une attente de récompense ou de signes de reconnaissance dans ce projet, alors il aurait été uniquement dans le Motivateur de Survie.

Pour illustrer la manière dont les Motivateurs peuvent s’exprimer dans n’importe quel Etat du Moi fonctionnel, dans le tableau ci-dessous je présente des hypothèses de pensées de Michel :
Michel a un sommeil normal – ce qui me permet de vérifier qu’il n’est pas dans l’exclusion du Motivateur de Quiétude.

Afin d’éviter la domination exclusive du Motivateur de Survie (Survia) - possible après un traumatisme-, j’ai stimulé les 2 autres Motivateurs : le Motivateur d’Expression (Passia) - qui favorise la résilience - et le Motivateur de Quiétude (Transcia) - lâcher prise :

  1. En soutenant le projet de Michel de courir le semi-marathon, tout en m’assurant - qu’il était suivi médicalement (ne pas négliger le Motivateur de Survie pour le Motivateur d’Expression) et qu’il y avait une part effective de «plaisir», de « jeu » dans l’exécution de son projet (il me faisait part de ses progrès lorsqu’il en avait envie, par plaisir (ce que je pouvais vérifier à l’expression heureuse de son visage, à l’expression de ses yeux qui pétillaient.
  2. En utilisant son Motivateur d’Expression (Michel aime les défis) : signer un contrat de travail parallèlement à la course prévue en novembre (ce qui était faisable quoiqu’ambitieux - nous étions en mars).
  3. A trouver avec lui comment utiliser un moment de « non activité » (rendez-vous annulé) pour se faire plaisir (Motivateur d’Expression) et savourer ce temps de pause (Motivateur de Quiétude, lâcher prise) : écouter de la musique classique, prendre un café en terrasse ....
EM
Motivateur de Survie (Survia)
Motivateur d’Expression (Passia)
P
Pensée : «il faut que je m’entraîne » ou « il faut que je m’entraîne dur»
Pensée : «Pour réussir mon défi, je dois m’entraîner et cela me stimule»
A
Pensée «l’entraînement est une condition importante, et je programme du temps pour le faire»
Pensée : « mon projet me stimule, il est réaliste »
E
Pensée «j’ai envie de m’entraîner»
Pensée «Youpii ! j’ai amélioré mon score»

Cela a bien fonctionné ; un jour où il a eu un rendez-vous plus court que prévu, au lieu de retourner travailler chez lui derrière son ordinateur (activité = Motivateur de Survie), il a pris le temps de se promener et de goûter le soleil ; fier de lui, il m’a appelé pour me dire « qu’il se faisait un petit plaisir » !

Par ailleurs, Michel était bien dans « sa peau » ; ses interlocuteurs en entretien de sélection en étaient étonnés – certains étaient issus du groupe où il travaillait. Ils lui en ont fait part, ils étaient surpris qu’il ait « la pêche » après le licenciement brutal dont il avait fait l’objet. Michel a retrouvé une activité avant le timing fixé et a signé un CDI en novembre.

Cas no 2 : Eviter une erreur de diagnostic


Je vais maintenant relater le cas d’Isabelle, 49 ans, assistante de direction. Saxophoniste de formation, elle a enseigné au début de sa vie professionnelle la pratique de cet instrument et a joué dans diverses formations. Puis, Isabelle a travaillé dans des librairies : elle aime découvrir des livres, des auteurs, mettre en scène les vitrines. C’est aussi une personne qui a beaucoup d’humour, elle a animé des ateliers de clown. Son motivateur préféré est le Motivateur d’Expression (Passia).

A 34 ans, elle est licenciée économiquement et elle divorce ; elle élève seule sa fille âgée de quatre ans. Isabelle décide alors de se reconvertir dans le secrétariat pour être sûre d’avoir un travail. Le motivateur de Survie (Survia) a guidé son choix. Toutefois, elle continue la musique. Quatre ans plus tard, elle perd brutalement son nouveau compagnon. Isabelle me dit qu’elle a alors abandonné la musique. Après un traumatisme, le motivateur de Survie domine. Depuis Isabelle exclut ou néglige très fortement le Motivateur d’Expression. Il vivote par son humour, quelques « innovations/créations » dans son job.

Lorsque je rencontre Isabelle, elle travaille dans une entreprise et dans un service où les règlements et les normes sont très contraignants. Isabelle est tendue, réactive (irritable), elle veut changer de poste. Elle m’indique que tant qu’elle prend du plaisir (jeu) à ce qu’elle fait, tout va bien, mais aujourd’hui elle n’arrive pas ou peu à trouver un intérêt.


En quoi la théorie des Motivateurs m’a permis de ne pas faire d’hypothèse erronée sur son comportement ?


Sans la théorie des Motivateurs, j’aurais fait l’hypothèse qu’Isabelle investissait beaucoup l’état du Moi Enfant (rebelle ou libre) et que cela créait des difficultés dans son environnement professionnel. Peut-être me serais-je escrimée à vouloir « brancher » son Etat du Moi Adulte. Or, j’ai pu constater que son Etat du Moi Adulte était tout à fait opérationnel.


Diagnostiquer que son Motivateur préféré était le Motivateur d’Expression (Passia), que celui-ci était insuffisamment nourri, m’a permis de comprendre qu’il y avait un conflit interne, d’analyser sous un autre angle le comportement d’Isabelle. « Mais il faut nous souvenir de ceci : nous ne nous sentons bien que si chacune de nos trois pulsions a suffisamment d’occasions de nous influencer, seule ou en combinaison avec l’une des deux  autres ou avec les deux. Nous sommes déséquilibrés s’il y a seulement deux pulsions qui se relaient, ou si elles se combinent trop étroitement, excluant de ce fait la troisième. ». (ENGLISH F., 1976 : Analyse Transactionnelle et Emotions, Paris, Desclée de Brouwer ,1992 ch8 p 177

Le Motivateur d’Expression (Passia) étant étouffé, il venait réclamer son dû en surgissant comme un diable par des irruptions de colère, sans « raison apparente », plaçant Isabelle dans des situations inconfortables.

Mon approche de travail avec Isabelle a été la suivante :

  • rassurer le Motivateur de Survie (Survia) : à savoir chercher des pistes d’évolution en interne
  • activer le Motivateur d’Expression (Passia) en respectant le Motivateur de Survie (Survia) : Isabelle m’a indiqué lors d’un rendez-vous que si elle n’avait pas besoin de gagner sa vie, elle jouerait du saxo. Que peut-elle faire pour rejouer ? (je vise l’Etat du Moi Adulte au sein du Motivateur d’Expression). 

J’ai reçu quelques objections de son Etat du Moi Parent dans le Motivateur de Survie (« cela coûte cher, il me faut un endroit spécial pour jouer à cause du bruit... »). M’appuyant sur l’envie de l’Etat du Moi Enfant dans le Motivateur de Survie et dans le Motivateur d’Expression (rejouer du saxo), je lui souligne qu’avoir une activité extra-professionnelle n’est pas incompatible avec son travail. Isabelle a étudié la question, elle a vérifié qu’elle ne se mettrait pas en difficulté financière en achetant l’instrument, trouvé un espace dans l’entreprise en sous-sol où elle pouvait jouer, etc...

  • veiller à alterner lors des séances activité (Motivateur de Survie - Survia) et humour (Motivateur d’expression - Passia) pour qu’elle reste en énergie positive.
  • vérifier qu’au niveau du projet elle prenne en compte son besoin de créer (Motivateur d’Expression - Passia) dans une proportion suffisante et réaliste compte tenu du contexte.

Nous avons terminé nos rendez-vous en juillet. Deux mois plus tard, en septembre, je revois Isabelle pour le suivi du bilan. Isabelle a repris le saxo, elle a trouvé deux formations avec lesquelles elle joue, elle s’entraîne au quatrième sous-sol de l’immeuble de son entreprise. J’ai en face de moi une personne transfigurée au sens propre du mot : alors qu’elle avait les traits du visage tirés et un teint terne lors de nos premiers rendez-vous, je suis face à une femme pleine d’énergie, au visage détendu, au teint rose. L’énergie circule, les motivateurs se relayent harmonieusement.


Avant de terminer, je souhaite rappeler que c’est le Motivateur de Quiétude (Transcia) qui remet de l’équilibre entre les deux autres Motivateurs. Pour recouvrer un équilibre, Isabelle a « lâché quelque chose ».


A ce stade, je ne peux faire qu’une hypothèse : j’avais remarqué qu’Isabelle avait une fâcheuse tendance au sabotage (par exemple : elle me dit qu’elle était mauvaise en géographie et qu’elle a préparé un deug de géographie qu’elle n’a pas obtenu ; elle a commencé à préparer un BTS et a abandonné en milieu d’année ; l’abandon du saxophone...). Dans le cas présent, le risque était qu’elle trouve une bonne raison pour saboter ses projets. C’est donc sur le ton de l’humour que je lui ai dit lors de notre rendez-vous de juillet : « bon, je me demande bien qu’est-ce que vous allez inventer pour saboter votre projet de musique ou votre projet professionnel ».

De retour en septembre, dopée par la concrétisation de son projet musical, elle me fait part de son souhait de valider ses acquis professionnels afin d’obtenir son diplôme (BTS d’Assistante de Direction).

CONCLUSION


V. FRANKL avait pour conviction que l’existence humaine est toujours dirigée vers quelque chose ou quelqu’un d’autre que soi : donner un sens pour compenser ou dépasser le vide existentiel.


Avec le concept des Motivateurs Inconscients, Fanita ENGLISH nous apporte un matériel pour comprendre comment fonctionne notre équilibre à partir de notre besoin de structurer notre temps émotionnel (mise en mouvement). Elle nous offre aussi une nouvelle option d’intervention : favoriser la résilience en activant le Motivateur d’Expression pour susciter le sens, l’intérêt afin d’aider notre client à se projeter dans l’avenir (même à brève échéance), de garder espoir et dépasser ses tensions.


Plus simplement, Fanita ENGLISH nous propose une grille de lecture à garder en mémoire, tout comme nous avons en tête les différences culturelles...pour comprendre et accompagner efficacement nos clients.


Bibliographie

  1. ENGLISH F., 1976 : Analyse Transactionnelle et Emotions, Paris, Desclée de Brouwer ,1992
  2. ENGLISH F., 2010 : S’épanouir tout au long de sa vie, Paris, InterEditions-Dunod, 2010 
  3. ENGLISH F., 2003 : How to connect our understanding of personality development and Berne’s concept of ego states with my concept of Motivators www.fanita-english.com 
  4. ENGLISH F., 2006 : Unconscious constraints to freedom and responsibility, T.A.J., 36 
  5. ENGLISH F., 2008 : Unconscious drives reimagined, T.A.J., 38
  6. ENGLISH F., 2008 : What motivates Resilience after Trauma?, T.A.J., 38 
  7. FRANKL V., 1969,1988 : Nos raisons de vivre, Paris, InterEditions-Dunod, 2009 
  8. JUNG C.G. L’âme et la vie Paris, Buchet Chatel, 1976
  9. LOOMIS M., 1982 : Contrats et niveaux de changement, C.A.T 4 p. 173, 1992 
  10. MILLET-BARTOLI F., 2002 La crise du milieu de la vie, Odile Jacob, 2006

2 commentaires:

daniel chernet a dit…

J'apprécie beaucoup cet article de Véronique Lenfant, qui a su capter et utiliser dans sa pratique un concept fin et complexe proposé par Fanita English. Merci pour ces beaux exemples.

Stephanie a dit…

Merci beaucoup pour cet article qui m'a fait découvrir ce concept. Les repères théoriques et les illustrations permettent de bien s'approprier ceux-ci. Super !
L'article de F.English 'What Motivates Resilience After Trauma?' permet de bien saisir la façon dont elle a développé ces éléments.