17 mars 2016

De l’analyse transactionnelle et d'autres cadres de référence

Rubrique : posture et outils du coach


De l’analyse transactionnelle 

et d'autres cadres de référence




Depuis 10 ans j’écris des textes sur l’analyse transactionnelle en lien avec le coaching, soit plus de 100 papiers (et deux livres). Celui-ci sera le dernier sur cette thématique, ce cadre de référence et le premier sur mes intentions actuelles : pour les prochaines années, je vais me consacrer à ce qui m’anime dans les interventions que je réalise : les organisations positives, la facilitation des équipes, les techniques narratives, utilisant l’imaginaire et la créativité dans le coaching individuel. Je continuerais à utiliser l’analyse transactionnelle comme corpus permettant la métacommunication lorsque celle-ci sera nécessaire.

L’analyse transactionnelle (AT dans la suite du texte) est un corpus de connaissance du fonctionnement de l’homme, de ses relations sociales et du fonctionnement des groupes. Créée dans les années 50 par un psychiatre (Eric Berne), psychothérapeute, l’AT présente des aspects qui la rendent étonnamment moderne et d’autres qui risquent de la limiter dans son usage. 

Depuis plusieurs années, précisément depuis que j’ai terminé mon parcours vers le titre de formateur et de superviseur en analyse transactionnelle, je me pose la question suivante : que peut devenir l’AT dans un monde multipolaire, où l’information est constamment présente, où la communication est constante, (au risque de nous noyer dans les échanges) et, dans une période ou chacun peut être en recherche de sens au monde et à son action ?  
L’AT définit et identifie des structures de personnalité et des processus relationnels qui nous contraignent, elle conduit dans la plupart de ses usages à la réalisation de diagnostics. Éric Berne nous invite d’ailleurs à être un vrai médecin, celui qui pose des diagnostics, identifie des "pathologies" et propose des traitements adaptés. Cette vision clinicienne a été utile pendant de très nombreuses années, atténuées par l’aspect humaniste de la vision bernienne de l’accompagnement et son souhait permanent de partage du cadre de référence avec ses clients. 

A partir de cette vision clinicienne, il me semble difficile de créer une AT constructiviste ou constructionniste, même si certains auteurs s’y sont essayés (Allen par exemple).  D’un autre coté, l’AT est employée dans les secteurs de l’enseignement, de l’entreprise avec une vision non clinicienne du développement humain et cela permet des contrats clairs, l'appel à l'Enfant Libre, la libre circulation des signes de reconnaissance, la recherche de positions de vie ok, ok dans la relation. De très beaux objectifs et de très belles réalisations possible. Le point clé de l’analyse transactionnelle est d'ailleurs la vision bernienne de l’autonomie qui suppose trois compétences : conscience, spontanéité et capacité à l’intimité.


L’éthique de l’AT (et la déontologie de son usage selon les champs d’intervention) est riche et fortement développée par Éric Berne lui même, puis par les instances nationales et européennes regroupant les analystes transactionnels. La formation des analystes transactionnels et de leurs formateurs intègre des temps de réflexion approfondis sur l‘éthique et la déontologie. Je souscris pleinement à ces réflexions, les principes que je décris plus loin sont ceux qui vont s'imposer dans la définition d’une AT collaborative dans le champ des organisations.


Le plus souvent, ce n’est pas la théorie qui pose souci, mais son usage, puisque son usage dépend des corpus de pratiques et de chaque "utilisateur" : de sa vision du monde, de ses limites, de ses comportements sous contraintes, de sa vision de ses rôles, de son histoire de vie, de ses enjeux dans les situations et bien sûr du contexte dans lequel la théorie est employée.


Quelques fondements à une AT collaborative :


  • éviter toute culpabilisation de la personne en apprentissage, du client,
  • l’accompagner à développer une pensée autonome,
  • l’accompagner à exprimer librement et adéquatement ses émotions,
  • faciliter l’accès à ses ressources personnelles,
  • faciliter l’accès à ses propres valeurs, désirs, intentions,
  • développer le sens de la collaboration et le plaisir du faire ensemble,
  • développer le plaisir dans l’ensemble des activités,
  • intégrer la dimension corporelle (bouger, respirer, méditer, chanter, agir…)
  • identifier et agir selon ses valeurs,
  • utiliser à parts égales : pensée, action, ressentis,
  • se tourner vers le présent, vers le futur, plutôt que vers l’analyse du passé,
  • se tourner vers ce qui a fonctionné, plutôt que vers ce qui ne fonctionne pas
  • développer la notion d’accountability (responsabilité envers les plus faibles),
  • être bienveillant et tendre pour les processus d’apprentissage, d’essais erreur, l’histoire du client, ses tentatives de solutions,
  • augmenter le nombre de choix possibles, de degrés de liberté
  • développer sa capacité à construire des histoires de réussite et à les mettre en œuvre
  • créer des croyances positives qui permettront de développer des comportements ok, ok.
Dans mon développement professionnel, j'ai pour l'heure actuelle le sentiment de trouver une réponse plus opérante à mes différentes intentions dans d'autres modèles d'accompagnement que l'analyse transactionnelle.


Avantages et inconvénients de l’analyse transactionnelle (vus de ma fenêtre)


L’AT dans les organisations permet à la fois de méta-communiquer, parler ensemble de ce qui se passe dans la relation, et de mettre en œuvre des comportements de coopération (partage de signes de reconnaissance, communication directe, partage des émotions) 
Elle s’appuie sur :
  • La clarté de ses concepts, la simplicité de leur explication (cette pédagogie permet de comprendre simplement des notions concernant la psychologie qui sinon peuvent être très complexes), constituant ainsi un support efficace à la diffusion de la connaissance (dans l’esprit d’Eric Berne, partager avec le client notre science pour lui permettre de nous comprendre, lui permettre de s’observer par lui-même, de se sortir par la conscience de nouvelles situations complexes).
  • Le lien rapide que peut faire la personne qui découvre cet outil avec les situations qu’il vit, éclairant des ressentis de difficultés. L’AT permet ainsi de mettre des mots sur ce que l’on a identifié par soi-même et rechercher des solutions pour aller bien.
  • Une idéologie basée sur 3 croyances positives
           o Tout le monde a de la valeur,
           o Tout le monde peut penser,
           o Tout ce qui a été décidé petit peut être redécidé.
  • La recherche d’une position de vie OK, OK, c’est à dire de relations gagnant-gagnant permettant l’interdépendance.
Un inconvénient de l’AT c’est que son corpus théorique nous amène plus facilement à proposer une vision dans le monde des problèmes et qu’il risque de nous faire croire que notre monde intérieur est figé. Nous avons reçu des injonctions qui nous empêchent aujourd’hui d’être autonome et dont nous devons nous défaire. Nous voyons le monde à travers un cadre de référence qui nous amène à redéfinir ce que nous observons pour le faire coller à ce que nous croyons, les méconnaissances nous empêchent de résoudre les problèmes, nous sommes dans des symbioses avec nos proches, nous employons des comportements passifs, notre scénario de vie nous contraint. C’est le risque lorsque l’on tire des psychologies du quotidien de modèles pour la psychothérapie.
Si ce modèle est efficace pour décrire des difficultés de la vie, il peut (encore une fois cela dépend bien sûr de l’usage qu’on en fait) ne pas considérer à sa juste valeur la résistance de l’enfant à la pression parentale, à la pression de la société et surtout, l’usage de l’AT privilégie le cognitif sur les autres formes d’intelligence et sur la créativité.


Risque de position haute ?


Mais la posture de clinicien amène souvent à une position haute : je sais ce qui se passe pour vous, je suis capable d’en élaborer un diagnostic, je vais donc vous dire ou vous expliquer ce que vous avez et vous aider à aller mieux. Cette posture présente de nombreux intérêts (j’ai travaillé pendant 6 ans avec Carlo Moïso qui pratiquait cette posture à la perfection) mais entraine également un risque de culpabilisation.
Employé sans précautions oratoires, la définition des difficultés du client peut être vécue comme un jugement. Il me suffit de me souvenir d’une collègue me disant « tu fais une méconnaissance » pour me rappeler comme il facile d’impacter l’estime de soi d’une personne. Comme le dit Richard Erskine, même une définition juste d’une personne peut être culpabilisante. Stephen Madigan (un thérapeute narratif) nous pose la question « A qui appartiennent les droits d’auteurs de l’histoire que tu racontes » pour nous inviter à prendre conscience de la manière dont nous apprenons ce que nous croyons savoir.


Risque de réification des concepts ?


Il est également facile de réifier les concepts, d’oublier que ce ne sont que des représentations, des modèles utiles du monde. En les réifiant, on transforme en modèles normatifs des modèles qui avaient une intention descriptive. Certains clients qui arrivent en disant « je n’arrive pas à faire mon deuil », utilisent un modèle pour se culpabiliser (ils sont passé du descriptif, le processus de deuil, tel qu’il a pu être observé chez de très nombreuses personnes, au prescriptif : je dois faire mon deuil, oubliant ainsi la singularité, l’histoire personnelle, les variations d’une personne à une autre et l’utilité psychologique de ce que vit la personne).

Pour illustrer mes propos, je vous propose une autre manière de le dire, celle d'une coach, formatrice, qui dispose de plusieurs cadres de références et qui m'a autorisée à reprendre ses écrits :

L'AT décompose les aspects de la difficulté ... en fonction des concepts AT. C'est sa force et sa limite. C'est pour moi une approche utile notamment en cas d’analyse de crise (à froid), que j'utilise en supervision, en formation ou en "auto-examen de conscience" en aval. Depuis que je pratique la Thérapie Orientée Solutions et la thérapie narrative,  j'utilise moins l'AT en temps réel en accompagnement individuel. Elle est centrée sur le processus, je tends de plus en plus spontanément à l’être sur la personne. 
Quand je m'embrouille, m'entendre dire par quelqu'un qui me regarde du bord du chaudron : "Là tu es dans l'agitation, il y a confusion de l'Enfant", ça me fait une belle jambe :-) Je suis prudente face à cette pression typiquement AT que j’ai parfois ressentie sur moi ou sur d’autres, ainsi qu’au risque d’interprétation (il faut interpréter pas mal de choses en AT : le niveau psychologique, l’Etat du moi visé - selon le ton de voix, on n’est pas forcément tous d’accord - le bénéfice final, etc). 
A cause de son côté mécanique assez normatif et de son vocabulaire spécifique, qui propose pour chaque problème une étiquette, l’AT demande une très grande délicatesse et subtilité de la part du praticien. Autrement, de dentelle elle devient rouleau compresseur qui ne prend pas vraiment en compte le contexte et les intentions de la personne. J’ai (rarement mais sûrement) été témoin de certaines interventions déplacées et de recadrages pas très OK. (...) A ces moments-là, j’aimerais qu’un souffle de paradigme narratif vienne glisser à l’oreille de chacun qu’une autre version de ce qui se passe est possible, pour laquelle il n’existe encore aucun concept AT.
L’AT est également idéaliste, et tant mieux, dans sa manière d'énoncer des visées à atteindre a-priori : Décoller les Timbres / sortir de la Passivité / de la Méconnaissance / de la Symbiose / muscler l'Adulte / accéder à l'Autonomie, etc. Elle tombe a pic dans l'absolu, mais le mieux est parfois l'ennemi du bien, d'où prudence : Et si les idéaux de l'AT constituaient un biais qui pourraient m'amener à perdre de vue ce qui est important pour cette personne-là dans son comportement ?
En revanche, j'utilise les concepts AT avec plaisir et profit dans une visée pédagogique d'explication des processus, en formation ou en supervision de formateurs par exemple, pour éclairer les processus relationnels, proposer des informations utiles, aider à retrouver une Position de vie +/+, chercher la dynamique des problèmes et envisager de nouvelles options. Là, ses explications linéaires et ses concepts servent la pédagogie. De l'image de la grille je passe alors à celle, déjà plus légère, de loupe  - avec cette idée de focus sur le processus."


Les intérêts d'autres approches (toujours vus de ma fenêtre)


De nombreuses théories de l’accompagnement cherchent à s’éloigner du paradigme dominant de la résolution de problème qui occupe une place importante chez de nombreux coachs, souvent quelle que soit leur formation. Certaines sont basées sur des idées anciennes, élaborée à l’origine par des thérapeutes, puis adaptées au fonctionnement sain des personnes. D’autres sont post-modernes, basé sur le constructivisme ou le constructionnisme social. Dans la pratique, elles visent à renforcer les processus positifs existant chez chaque personne pour lui permettre de suivre son chemin, plutôt qu’à identifier et traiter des problèmes dont l’origine serait dans le passé. Elles visent à permettre au processus de vie de reprendre sa fonction, lorsque la personne s’arrêt d’avancer et vient toucher des modes de fonctionnement en lien avec la survie.
Une identification rapide des théories et pratiques conduit à la liste suivante : interventions narrative[i], résilience[ii], flow[iii], analyse transactionnelle développementale[iv], thérapie orientée solution[v], Appreciative Inquiry[vi], psychologie positive, méditation, hypnose ericksonnienne, thérapies stratégiques, clean langage... cette liste n’est pas complète, ni définitive, tant le monde de la psychologie et de l’accompagnement est en mouvement.


Contact avec le monde des ressources


Les intentions de ces modèles d’accompagnement sont bien entendu différentes, mais se retrouvent généralement sur l’objectif d’être le plus en contact possible avec le monde des ressources, le monde des réussites, le monde des émotions « positives ». Si chaque courant se prévaut de ses particularités, de principes fondateurs différent, et ils existent, les objectifs de ces types d’intervention sont sensiblement identiques : permettre aux personnes de développer une vision positive d’elles même et de leurs ressources, leur redonnant l’énergie nécessaire à la poursuite de leur action et à l’atteinte de leurs objectifs.

Mes intentions professionnelles visent à accompagner mes clients pour qu’ils puissent :
  • Retrouver/ renforcer une image positive d’eux-mêmes,
  • Lutter contre le sentiment d’isolement,
  • Se relier aux personnes qui comptent pour eux,
  • Se relier à leurs valeurs, leurs intentions, leurs désirs,
  • Identifier au quotidien des méthodes pour vivre bien,
  • Utiliser leur propre vocabulaire, plutôt que le mien,
  • Redevenir « auteurs » de notre propre vie en mettant en cohérence nos actes et nos intentions,
  • Développer leurs ressources, vivre plus dans le monde des ressources,
  • Prendre conscience que leur identité est en perpétuelle reconstruction,
  • Déconstruire l’origine de leurs croyances en les aidant à explorer le contexte dans lequel ils vivent,
  • Etre pragmatiques et retrouver du mouvement dans leur vie...
Comme le dit David Epston, thérapeute narratif « Etre consciemment et délibérément centré sur les aspects positifs de la vie ».  Ces valeurs, ces intentions nécessitent un changement de posture, que je vais maintenant m’employer à vous faire vivre dans les prochaines années de ce blog, autour de quatre thématiques :
  • Les organisations positives,
  • La création du "Nous" et le traitement des interruptions du "Nous",
  • La facilitation du travail d’équipe,
  • L’accompagnement créatif, positif et narratif pour le coaching individuel.
 Au plaisir de vous retrouver.




[i] La thérapie narrative est arrivée en France dans les années 90, elle a été développée principalement en Australie par David Epston et Michael White du Dulwich Centre à Adelaïde, dulwichcenter.com à partir des années 80. Elle s’inscrit dans la perspective du constructionnisme social. Elle ré envisage l’identité de l’individu sous un mode relationnel, elle déconstruit les relations de pouvoir dans lesquelles les personnes sont isolées, seules face à leurs problèmes, elle favorise la construction de nouvelles histoires alternatives, dans lesquelles les gens sont en relation avec leurs espoirs, leurs rêves. Elle les reconnecte à leurs initiatives personnelles et révèle leurs compétences qui étaient  cachées car non signifiantes au regard de leur histoire «dominante ».
Source : Site Mimethys : http://www.mimethys.com/formations-mimethys/thrapie-narrative-i5
[ii] La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression et se reconstruire. La résilience serait rendue possible grâce à la structuration précoce de la personnalité, par des expériences constructives de l'enfance (avant la confrontation avec des faits potentiellement traumatisants) et parfois par la réflexion, ou la parole, plus rarement par l'encadrement médical d'une thérapie.
Source : Wikipédia
[iii] Le flow, littéralement le flux en anglais, aussi traduit par expérience optimale, est l'état mental atteint par une personne lorsqu'elle est complètement immergée dans ce qu'elle fait, dans un état maximal de concentration. Cette personne éprouve alors un sentiment d'engagement total et de réussite. Ce concept, élaboré par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a été repris dans des domaines variés.
Source : Wikipédia
[iv] L’analyse transactionnelle développementale : Modèle systémique centré sur la contribution que l'analyse transactionnelle peut apporter pour décrire et comprendre ce qui est nécessaire à un processus de développement sain (Trudi Newton).
[v] La thérapie brève centrée sur la solution (TBCS) est une forme de thérapie créée en 1982 au Brief Family Therapy Center de Milwaukee par Steve de Shazer. Dans cette forme de thérapie, il ne s'agit pas de résoudre un problème mais de créer une solution ou de considérer la solution comme déjà là et de parvenir à construire celle-ci.
Source : Wikipédia
[vi] Cette méthode de conduite de changement et de travail en équipe a été élaborée aux Etats-Unis dans les années 1980. Son idée centrale est de mettre en évidence, puis d’utiliser pour le développement du groupe et la gestion du changement, ce qui fonctionne bien : les réussites, les acquis du groupe, les facteurs de succès, et ce qui le met en énergie. Cette manière d’agir contribue à développer chez les professionnels, une perception positive qui va soutenir le changement.



Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs
2016

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