15 oct. 2013

Histoiriser, une autre vision du scénario de vie

Rubrique :  posture et outils du coach



Histoiriser, une autre vision du scénario de vie



Ce néologisme (en tout cas dans l’usage que je vais décrire) a été créé par Pierre Blanc Sahnoun (thérapeute narratif et formateur en thérapie narrative) pour décrire l’activité de chacun qui consiste à transformer les évènements de notre vie (du plus petit au plus grand) en histoires que nous nous racontons sur nous même. Qu’est-ce qu’une histoire ? C’est le récit (interne ou externalisé) d’un ensemble d’évènements de vie autour d’un thème commun.
L’histoire de Tina et de la timidité. Lorsqu’elle se présente à son thérapeute, rapidement elle indique combien elle est timide. Elle dispose d’une histoire dominante ‘fournie’ pour présenter sa vie sous l’angle de la timidité. Les évènements parlent de son enfance, de ses silences lorsque quelqu’un l’interroge, de son rougissement si un garçon la regarde, de son souffle qui s’effondre si un professeur la fait monter au tableau… Cette histoire relie des éléments entre eux en leur donnant un sens. Il est fort probable que dans ce cas, le sens soit lié à la définition donnée par son environnement de la timidité et à l’importance accordée par son environnement aux attitudes d’engagement dans la relation. Pour Tina, d’autres évènements pourront démontrer par la suite qu’elle n’est pas seulement timide, mais aussi entreprenante s’il s’agit de défendre quelqu’un d’important pour elle, s’il s’agit d’agir sur une injustice. Elle pourra développer une « histoire alternative » avec un sens nouveau, d’engagement et de puissance.
Développons maintenant deux histoires d’histoires, l’une traumatique, l’autre banale.

Le traumatisme


Le terme de traumatisme psychique, ou psychotraumatisme, désigne l'effet sur un individu d'un événement soudain qui vient submerger sa capacité à y faire face, en produisant un sentiment d'effroi ou de détresse intense. (Wikipédia)

Pour Freud, le traumatisme se définit de la manière suivante : « toutes excitations externes assez fortes pour faire effraction dans la vie psychique du sujet » . Le traumatisme est donc un choc émotionnel important, souvent (mais pas exclusivement) lié à une situation où une personne a senti sa vie en danger et qui vient impacter de manière profonde son équilibre psychique.

Dans la psychologie moderne, chaque école de psychothérapie donne sa définition (finalement assez proche de celle proposée par Freud), précise les impacts du traumatisme et propose une pratique de la prise en compte et du soin du traumatisme. Ainsi, on peut décrire le syndrome post traumatique (en psychiatrie) ; considérer que le traumatisme va agir sur le scénario de vie (analyse transactionnelle) ; donner priorité à l’émotion bloquée lors de l’évènement traumatique et revécue lorsque le souvenir de cet évènement fait irruption dans la vie quotidienne (par un évènement analogique par exemple) ; considérer l’impact sur le fonctionnement corporel du traumatisme (douleurs, difficultés d’endormissement, agitation, nausées, sensations kinesthésiques…) ou sur le fonctionnement de la pensée (souvenirs répétitifs et envahissants, vécus d’impuissance, de culpabilité… ) ; considérer l’impact sur le fonctionnement neurologique… et proposer de multiples manières de le traiter à chaud et à distance.

Pour la démarche narrative, le traumatisme c’est l’évènement brut, sans histoire, sans sens, sans direction ni possibilité de tirer profit de l’expérience de vie en la reliant à d’autres expériences procédant d’un même thème. Souvent l’histoire du traumatisme que la personne se raconte ne met pas en évidence les manières dont elle a pu résister à l’évènement, les stratégies qu’elle a développées pour « survivre », son influence dans la poursuite de sa vie ; elle voit principalement ce qui l’affecte, ce qui est difficile, son rôle de victime.

Coralie est une jeune formatrice de 40 ans, un de ses clients a annulé une journée de formation prévue et planifiée suite à une première action réalisée avec les commerciaux de l’entreprise. Dans cette journée, il est prévu qu’elle les accompagne sous la forme d’analyse de la pratique. Les conditions de l’annulation sont les suivantes : un mail envoyé une veille de week-end, par la secrétaire du Directeur commercial, sans information ni indication de report. Coralie est effondrée, elle ne sait quoi faire. Pendant tout le week-end, elle va se demander ce qui se passe, chercher si elle a fait quelque-chose de mal, culpabiliser par rapport aux commerciaux qui avaient fait la demande de la formation ; ne pas comprendre l’attitude du directeur commercial, analyser les risques pour la relation entre le directeur commercial et son équipe. Plus tard, en thérapie elle dira qu’elle a été atteinte dans son énergie vitale. Le week-end passé, elle peut obtenir des informations et elle comprend qu’il s’agit d’une décision (certes ennuyeuse et porteuse de conséquences pour elle et pour l’équipe), dont elle n’est pas responsable. Cette décision est celle du Directeur Commercial qui devra ensuite l’assumer. Comme elle le dit, son énergie vitale ‘remonte’.
Lors des séances de thérapie suivant cet évènement, Coralie identifie la violence du processus (elle sait que les annulations sont régulières dans son métier, qu’elles ne mettent pas en cause sa compétence, mais généralement elle a l’information de la difficulté, du problème et pas un simple mail) ; ce qui est violent pour elle c’est le fait de ne pas disposer d’information et d’avoir le sentiment de ne pas pouvoir agir. Elle fait le lien entre cet évènement, son sentiment d’impuissance récurrent dans ce type de situation et trouve de nombreuses situations qu’elle va relier en histoire : le départ de son père soudain et vécu comme une violence, (il est parti acheter des cigarettes et n’est jamais revenu ; une vraie histoire de chanson) ; les comportements perturbants de son beau-père ; une rupture sentimentale sans paroles (elle s’est retrouvée dans son appartement vidé des meubles et sans son compagnon, avec une simple lettre) ; des difficultés avec un formateur qui la dénie.
L’accompagnement par le thérapeute l’amène à prendre conscience que le processus est violent, traumatique, car il manque des mots, des informations, une compréhension de l’évènement. Elle comprend dans la conversation que la violence appartient à l’autre protagoniste, même si certaines de ses caractéristiques personnelles (comportements, modes relationnels) peuvent conduire l’autre à être violent avec elle. Le thérapeute l’amène ensuite à considérer son mode d’action face à ses situations (elle se décrit comme zombie, en survie, sans ressources) ; lui permet de considérer que ces modes de fonctionnement qu’elle juge négativement – et contre lesquels elle se bat – sont en fait des résistances pour éviter d’autres violences. Il l’amène ensuite à voir comment elle retrouve son énergie (en faisant du footing si elle le peut, en cuisinant pour son mari et ses enfants, en téléphonant à sa meilleure amie d’enfance).

Coralie tire profit de cette séance en comprenant combien lorsqu’elle est l’objet d’un processus violent, elle a besoin de prendre soin d’elle, de s’occuper d’elle et d’elle seulement. Elle identifie que lorsque elle a pu retrouver son énergie, elle devient capable de demander de l’information, ce qui la sort de la perte d’énergie vitale.

Au travers de cette séance, une nouvelle histoire c’est créée, transformant les traumatismes que Coralie a connu (et qu’elle avait déjà traité en thérapie) en une histoire nouvelle incluant sa résistance à la violence.


Nos histoires sont partielles


L’élément étonnant (pour moi) est que nous n’histoirisons qu’une partie des évènements qui nous arrivent quotidiennement, de cette manière nous disposons d’un réservoir d’évènements qui pourront venir s’inclure soit à l’histoire dominante, soit constituer la matière pour des histoires alternatives. Chacune de nos expériences de vie peut ainsi servir d’illustration pour rechercher ce qui nous anime, nos intentions, nos valeurs et ainsi participer à une définition personnelle et intime de notre identité.

Faites l’expérience suivante : vous êtes au lycée, avant de rentrer en cours vous retrouvez vos camarades de classe, que faites-vous ? Comment entrez-vous en contact avec eux ? Quels sont vos loisirs ?

Si vous avez pris le temps de faire cet exercice vous avez certainement retrouvé une série d’évènements, d’épisodes intéressants ou étonnants de votre vie. Pour une part d’entre eux, vous trouverez rapidement à quelle histoire les relier (l’importance du sport, les relations filles-garçons, la difficulté de respecter le cadre…) mais d’autres ne se relient pas nécessairement à une histoire déjà écrite. Une métaphore possible est celle de petits cailloux qui ne vont constituer un chemin que s’ils sont reliés entre eux.

Lors d’une séance de thérapie, Tina retrouve un évènement, son engagement pour éviter la dissection au collège, (vous vous en souvenez, Tina est la jeune femme timide du début du post). Elle repère à travers cette situation, qu’elle a été capable de soutenir la discussion avec un adulte responsable, de convaincre certaines de ses collègues de la nécessité de rendre utile la mort d’un animal ; elle identifie que le fait de réaliser une dissection à des élèves ne permet pas de leur inculquer les valeurs qui l’intéressent, dont le respect de la vie. Elle peut aussi développer des ressources en comprenant combien son intention est motrice : ce n’est pas la peur de faire une dissection, mais plutôt ses valeurs qui la font agir. Les valeurs qui apparaissent sont sans doute celles de la jeune femme et pas nécessairement celles de l’adolescente qu’elle était, mais elles contribuent à développer une histoire alternative de confiance en ses idées et de positionnement engagé, qui réduiront l’impact de son histoire dominante de timidité.

Notes

 
Pierre Blanc Sahnoun : Fabrique narrative : http://www.cooprh.com/fabrique-narrative
Définition du traumatisme de Freud : « Au-delà du principe de plaisir », 1920

Confidentialité : Comme pour chacun de mes posts, une mise à distance devrait permettre de n’identifier ni le thérapeute qui m’a narré ces interventions, ni leurs deux protagonistes.

Il s'agit de la chanson de Reggiani ; l’Italien.


Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs
2013


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