1 sept. 2012

L’intimité dans les organisations (1) définition et implications dans les organisations


Rubrique : posture et outils du coach


L’intimité dans les organisations
Définition et implications dans les organisations 


Eric Berne propose dans ses écrits une réflexion sur l’autonomie qu’il met en lien avec trois caractéristiques que nous pourrons développer pendant notre croissance personnelle : la conscience, la spontanéité, l’accès à l’intimité. Si à l’origine ce concept est destiné au développement personnel ou à la thérapie, il peut être utilisé avec profit dans le champ professionnel, peut-être moyennant quelques adaptations. Définir ce que c’est qu’être autonome dans son rôle professionnel, dans sa posture de manager ou de chef d’équipe a du sens. Définir l’autonomie professionnelle d’un coach, d’un accompagnateur, d’un consultant l’emmène sur le chemin du développement professionnel, de la rencontre avec ses clients, d’une forme spécifique d’interrelation. L’objectif de cet article est de compléter une réflexion sur l’autonomie en se focalisant plus spécifiquement sur la capacité à l’intimité.

Définition(s) de l'intimité



Eric Berne propose plusieurs définitions pour le terme intimité, montrant la complexité de ce concept. Il écrit par exemple « on a (…) tenté de définir l’intimité depuis environ 5000 ans, et jusqu’à présent avec peu de succès »[2]. Dans « Analyse Transactionnelle et psychothérapie[3] », l’intimité n’est pas définie, mais montrée comme le résultat du partage de programmations individuelles (sans contrôle de la programmation parentale et sociale) qu’il nomme pulsionnelles. Les personnes dans l’intimité vivent une véritable « union relationnelle ».  

Dans « Amour, sexe et relations », l’intimité est définie comme « une relation candide Enfant-Enfant sans jeu psychologique ni exploitation d’un des partenaires par l’autre ». Dans « Des jeux et des Hommes », l’intimité est définie comme « Sincérité spontanée, débarrassée du jeu, d’un être conscient ; la libération de l’Enfant perceptif eidéitiquement (= dans son essence même), non corrompu, lequel en toute naïveté vit dans l’ici et le maintenant. » A la lecture de ces éléments, il apparaît combien l’intimité est une forme de relation (de structuration du temps social) particulière, difficile à atteindre (dans cette vision légèrement absolue) et dont les bénéfices en termes de stimulation et de reconnaissance sont importants.


L'intimité dans les groupes ?


Eric Berne indique dans ses écrits sur les groupes que l’intimité est accessible aux membres des groupes et donc par extension aux professionnels travaillant dans des groupes. Il en donne une définition plus restrictive que dans ses ouvrages sur la thérapie et le développement personnel : « L’expression directe des émotions vraies entre des individus sans motifs cachés ni réserves. Des relations sans jeux psychologiques en général entre deux personnes ». Il précise dans « Structure et dynamique des groupes et des organisations [4]» « Etant donnés l’importance des aspects subjectifs de l’intimité vraie et sa rareté dans les groupes, rareté due aux interdictions externes et aux inhibitions internes, les caractéristiques de l’intimité sont difficiles à examiner. » 

Faut-il pour autant renoncer à développer de l’intimité dans les groupes ?

Depuis Eric Berne, si les concepts sont les mêmes, l’idée d’intimité dans les groupes n’est plus contestée, au contraire, elle soutient le travail de nombreux coachs intervenant dans des team building, des séances de régulation ou des coachings d’équipes.

Mais la recherche de l’intimité dans les groupes pose de nombreuses questions auxquelles nous tenterons d’apporter un éclairage dans cet article : 

  • Peut-on parler d’intimité dans les groupes et les organisations ?
  • L’expression émotionnelle est-elle possible ?
  • Comment favoriser l’intimité dans les collectifs de travail ?
  • Vaut-il mieux utiliser le terme ‘proximité relationnelle’ plutôt qu’intimité ?
  • Que gagne-t-on lorsque l’on arrive à travailler dans l’intimité ? Quels en sont les enjeux ?
  • Quelles sont les protections / permissions à développer  pour permettre la puissance du fonctionnement relationnel que propose l'intimité ? 

Nous allons chercher au travers de plusieurs articles à donner des réponses à ces questions essentielles.

Intimité et expression émotionnelle


En reprenant la définition bernienne : « expression directe des émotions vraies entre des individus sans motifs cachés ni réserves », nous sommes amenés à considérer que l’intimité nécessite la spontanéité de l’expression de ses ressentis, de ses vécus émotionnels. L’expression des sentiments en constitue donc la part essentielle. En poursuivant la réflexion, on constate que l’expression de ce qui est intime va au delà des sentiments : sont souvent intimes nos valeurs, nos désirs secrets, nos ambitions dans la vie, la vision que nous avons de nous-même, ce que nous aimons chez nous, ce que nous n’aimons pas.  L’intime pour beaucoup d’entre nous c’est aussi nos souffrances, notre histoire, les épisodes forts ou douloureux que nous avons vécus.

Permettre l’expression de la personne derrière le masque social (la persona comme le définit Eric Berne) présente de nombreux risques et de nombreuses limitations parentales, culturelles et contextuelles. Le risque relationnel de l’intimité est grand, pour des raisons diverses et en particulier car elle rend imprévisible la transaction suivante dans la relation.


Risque relationnel

  • Dépendance : la première des limites à l’intimité est liée à la dépendance des personnes. Si je suis dépendant de quelqu’un jusqu’à un niveau de survie (par exemple, parce que je cours le risque d’être licencié), j’aurais tout intérêt à maintenir le secret sur certaines de mes pensées et de mes émotions, que la dépendance soit réelle, symbolique ou fantasmée. 
Lilian est un jeune responsable qualité, hygiène, sécurité dans une entreprise industrielle, il a été recruté par le responsable de production, qui le couve, le contrôle, le surveille. Lilian est en situation de dépendance relationnelle, il ne se sent pas autorisé à dire à son responsable combien il aimerait avoir plus de liberté dans son action. Leur relation est bien loin de l'intimité relationnelle.
  • Désobéir : Accéder à l’intimité nécessite pour certains de désobéir à des interdits parentaux ou sociaux, qu’ils portent sur le droit de regarder directement une personne « baisse les yeux » « arrête de soutenir mon regard » « effronté » ; sur le droit de dire sans retenue ce qui nous passe par la tête, de parler de nos ressentis, de nous exposer, de faire confiance, d’être proche… « ici c’est moi qui parle », « tes états d’âme on s’en fout », « qui tu crois que ça intéresse ? », « arrête de faire ta maline ». Ces messages anciens peuvent encore être actifs chez nous et nous empêcher une expression libre de nos émotions et pensées profondes. A contrario, la solitude vécue dans les moments d'enfance peut également renforcer la difficulté à se montrer et à parler de soi.
  • Se livrer : L’intimité amène à se livrer, les conversations intimes lient les individus entre eux par des « confidences », comme lorsque l’on parle de son histoire, de ses rêves, de ses difficultés à les atteindre, ou de ses propres complexes. La confidence que l’on fait à l’autre nous lie. Lorsque l’on a partagé des éléments intimes, il est possible qu’une voix critique nous demande ensuite des comptes : « tu n’aurais pas du te lâcher, le self contrôle y a que ça de vrai ». De plus habituellement nous avons de nombreuses pensées que nous ne souhaiterions pas savoir connues par nos proches ou nos amis. Ce qui filtre à travers la parole est très faible par rapport au flux continu de nos pensées.
  • Etre exploité : Il est possible également que l’Enfant de la personne ait peur d’être exploité - s’il vous est déjà arrivé qu’une personne réutilise une information vous concernant obtenue lors d’une confidence, vous comprendrez aisément cette crainte. Par exemple, si un de vos amis vous qualifie avec une phrase du type : « c’est normal que tu ais des soucis avec ton patron, avec ce qui t’es arrivé dans la vie / avec ton fond dépressif », vous tournerez désormais 7 fois votre langue dans votre bouche selon l’adage. L’extorsion d’informations sur le domaine personnel (identité sexuelle, forme de vie, engagement politique) peut également être le résultat d’une relation faussement intime. 
  • Cette peur peut également remonter à des relations anciennes, envahissantes ou symbiotiques, où l’expression de l’émotion amenait à une mise en danger. Le développement d’une relation « intime » demande du temps, elle nécessite confiance dans la personne avec qui nous sommes en relation, confiance dans sa capacité à se livrer également pour éviter le sens unique (qui exploite l’émotion de l’un pour le bénéfice de l’autre). Un autre risque d’exploitation porte sur l’utilisation des confidences obtenues pour obtenir l’indulgence ou l’intérêt de l’autre. Cette relation ne correspond pas à la définition de l’intimité dans le sens bernien, mais elle est sans doute plus fréquente que la relation d’intimité.
    Dans cette entreprise, le DRH se veut très proche de ses collaborateurs, il cherche régulièrement à obtenir des informations sur ses collaborateurs, il est prévenant et peut prendre du temps pour "discuter avec ses collègues" selon l'expression qu'il emploi, il est particulièrement attentifs aux signes de soucis qu'ils peuvent montrer. Catherine est une de ses plus jeunes collaboratrices, face à une difficulté personnelle elle est allé le voir pour exposer sa situation et obtenir des conseils. Cette situation l'a amené par la suite à avoir de nombreuses questions précises de la part de son responsable sur la manière dont elle avait résolu la difficulté, si elle avait bien mis en oeuvre ce qu'il lui avait recommandé. Par la suite Catherine s'est sentie envahie par son insistance et s'est abstenue de toute information sur sa vie personnelle. 
  • Utilisation des confidences : un autre risque d’exploitation porte sur l’utilisation des confidences obtenues pour obtenir l’indulgence ou l’intérêt de l’autre. Cette relation ne correspond pas à la définition de l’intimité dans le sens bernien, mais elle est sans doute plus fréquente que la relation d’intimité.
  • Etre jugé : La relation d’intimité, au delà de la confiance nécessite une sécurité réelle dans l’attachement qui nous lie, l’Enfant pouvant se poser la question du jugement, du risque de perte de la relation « si je lui dis ça, elle ne me verra plus comme un mec bien… ».
  • Etre envahi : Dans certains cas, la proximité relationnelle peut être connue uniquement comme symbiotique, je suis proche avec la « seule personne qui me comprend », « ma seule amie vraie », « seule ma maman sait vraiment ce que je vis ». L’intimité nécessite une forme d’indépendance, c’est une relation où je suis « avec » et « séparé de ». Si je ne suis pas « séparé de », je risque d’avoir le sentiment de me noyer dans la relation.
  • Ne pas être d’accord : la relation de proximité, d’intimité va nous amener sur des sujets sur lesquels nous ne serons pas nécessairement d’accord avec nos interlocuteurs. La personne peut dans ce cas se poser des questions telles que : Serais-je capable de mettre en évidence ces désaccords ? De les accepter ? Serais-je capable de gérer la différence de vision ?


Absence de modèle


Je peux peut-être découvrir par moi-même l’intimité, sans en avoir eu d’exemple personnel au cours de mon éducation, ce sera le cas lors d’une rencontre d’amour profonde et authentique ou lors de la rencontre avec un éducateur sensible à ce domaine de la relation. Pour certains l’accès à l’intimité est difficile dans le cadre personnel pour cause d’absence ou de manque de communication émotionnelle dans la famille ou le milieu éducatif. Dans de très nombreuses familles il y a eu peu de paroles sur la guerre et les traumatismes, qui envahissent pourtant émotionnellement la relation entre les parents ou entre les parents et les enfants ou d’une manière plus quotidienne peu de partages sur les vécus des enfants ou des parents. Si aujourd’hui de nombreux instituteurs développement un apprentissage émotionnel dans leurs classes, ce n’a pas toujours été le cas et les émotions étaient souvent absentes des salles de classe. Au moment de l’adolescence, de nombreuses relations des adolescents entre eux sont basées en partie sur la nécessité d’être fort pour appartenir.

Accès à l’intimité dans le cadre professionnel


L’accès à l’intimité dans le cadre professionnel est souvent limité par des croyances et des modèles de management ou par des éléments de contexte propres à une situation donnée. Plusieurs petites phrases sont régulièrement entendues dans les équipes et les organisations et mettent en évidence les croyances les plus fréquemment retrouvées :

  • « Les émotions / les problèmes personnels doivent rester au vestiaire »,
  • « Il faut savoir se protéger des autres, les autres chercheront toujours à te manipuler / t’exploiter »,
  • «  Si tu parles à quelqu’un de tes émotions, il va te trouver faible »,
  • « Dans le boulot, ce qui compte c’est l’activité, le temps que l’on passe à produire »,
  • « Il ne faut pas aimer son équipe pour être un bon manager, il faut savoir garder la distance »,
  • « On n’est pas là pour faire de la psychologie », agrémentée souvent de « on n’est pas chez les bisounours »,
  • « Les émotions brouillent la pensée »,
  • « Pour s’en sortir dans le monde du travail, il faut être un animal à sang froid ».
  •  " Si on commence à avoir peur de tout, on s'en sort plus ",
  • " Moi j'ai pas le temps pour les états d'âme ".

Toutes ces phrases s’inscrivent dans une croyance globale qu’existe « l’homme sensé », qui a une pensée froide et sans affects ; le collaborateur rationnel, qui s’engage dans l’activité sans ressentis, ni états d’âme.

En fait, cette vision semble de plus en plus remise en cause par les chercheurs en sciences sociales. Comme le dit Ursula Hess :
« Les gens sont émotifs. Hebb n’a-t-il pas un jour dit de l’être humain qu’il était « l’animal le plus émotif qui soit ». Il n’est donc pas surprenant que les gens ressentent des émotions au travail. En fait, ils éprouvent de la colère envers leurs collègues, leurs supérieurs et leurs ordinateurs. (…) En même temps, les gens tombent amoureux au travail, jalousent leurs collègues, craignent d’être intimidés par leur équipe de travail et ressentent de la fierté à l’égard d’une réussite. En fait, les émotions sont présentes au travail autant que dans toute autre sphère de la vie. »[5]
Dans de nombreuses organisations, des éléments de contexte vont venir soutenir les croyances véhiculées dans les groupes concernant la proximité relationnelle, l’expression des émotions :

  • La création de compétition entre les professionnels nécessite que chacun garde des informations par devers lui, ainsi que ses stratégies, ses manières de faire…  ce qui le conduit à éviter les échanges qui ne sont pas purement utiles, la plupart de ses transactions seront calculées et tactiques Dans ce cadre, il n'est pas possible de construire une relation qui amène à l'intimité.
  • Le management par la peur empêche l’expression vraie de son identité, elle entraine à la suradaptation, c’est à dire à des comportements que l’on croit attendus par l’autre, sans que l’on ne lui ait demandé (la suradaptation s’apparente à une forme de lecture de pensée qui nous amène à nous comporter d’une manière qui ne répond ni à nos besoins, ni à nos désirs. Lorsqu’un collaborateur a peur dans le cadre de la relation à son manager, il est fort possible qu’il cherche par différents moyens à diminuer cette peur, par exemple en étant encore plus conforme aux règles et à l’étiquette que cela n’est nécessaire. Cette pression interne l’empêche plus que surement d’accéder à une expression spontanée.
Dans cette grande entreprise industrielle, la culture est historiquement masculine, les managers de premier rang ont des formations prestigieuses et un parcours qui les a emmené dans de nombreux pays, avec de très grandes responsabilités et beaucoup de pouvoir. Au siège social, le management par la peur s'observe dans les éclats de voix qu'ils ont dans les réunions. L'observation montre que seuls les deux premiers niveaux hiérarchiques (directeurs généraux / directeurs) ont la possibilité de le faire, ni les femmes manager, ni les managers intermédiaires ne peuvent exprimer aussi vivement de la colère ou de l'agressivité. Le résultat en est, une absence de parole claire dans les réunions, des silences, une information exclusivement descendante, peu de créativité.
  • Le management par l’avidité, attire une part de l’Enfant vers la recherche de récompenses qui vont satisfaire un désir au détriment des autres et au détriment de nos valeurs et engagements. L’avidité empêche en partie la présence de l’Adulte et va limiter toute possibilité de ‘don’, la personne conservera ce qu’elle possède, dans l’espoir d’acquérir encore plus de ce qui la satisfait. Hors être dans l’intimité implique le don, l’échange. Dans une relation intime, je partage mes pensées, mes désirs, j’écoute, je ne gagne rien qui soit accumulable.
  • Absence de reconnaissance de la place des émotions dans le travail, négation de l’impact émotionnel des situations de stress, des épisodes de la vie de l’organisation.
  • Enjeux très forts ; jeux psychologiques entre services, au sein des services, avec le leader. Les jeux psychologiques et les jeux de pouvoir ne permettent évidemment pas l’intimité.



[1] Voir les textes tagués autonomie
[2] « Amour, sexe et relations », Editions d’AT, Lyon, 2010
[3] Editions Payot
[4] Editions AT ; Lyon ; 2005
[5] Ursula Hess: Les émotions au travail, Rapport Bourgogne, 2003, CIRANO - Quebec


Les articles du blog sur l'intimité dans les organisations


Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs
2012

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