15 juil. 2012

Au delà de l’autonomie : engagement et responsabilité

Rubrique : posture et outils du coach


Au delà de l’autonomie 

Engagement et responsabilité




Une question que l’on peut se poser à propos des différentes techniques, méthodes et pratiques du développement personnel et de la thérapie est celle de son utilité sociale ou sociétale. Est-ce que la thérapie est efficace pour lutter contre les discriminations, les injustices sociales et les injustices économiques, développer la démocratie et le respect des minorités ?

Pascal Baute posait déjà cette question en 1979 (article traduit dans les Classiques de l’Analyse Transactionnelle N° 5 pp 50-53) que je vous invite à lire pour développer votre réflexion et pour son aspect polémique. Je reprends ici quelques unes des formules les plus intéressantes de son article et proposerai mon propre point de vue le cas échéant.

« L’intimité et l’autonomie sont des valeurs insuffisantes et trop individuelles lorsqu’il s’agit d’engager les personnes à faire face aux causes d’inégalité, d’oppression et d’aliénation. »

« Pour eux, (certains participants aux groupes de développement personnel), l ‘autonomie a fini par signifier individualisme et privatisation. Chacun pour soi, ce qui équivaut à l’abstention sociale et politique. Lorsque les analystes transactionnels promeuvent l’intimité, l’autonomie et la spontanéité comme le summum de ce que chacun peut désirer, ils font montre de leur aveuglement devant le fait que la plus grande partie de l’humanité vit dans des conditions si oppressives et si aliénantes qu’elle n’a pas la moindre chance d’accéder à ces valeurs. Autrement dit nous ignorons les implications politiques de notre pratique[1]»

D’une certaine manière la critique émise par Pascal Baute peut être soutenue par l’observation de ce qui se passe dans les groupes de formation ou de thérapie. La solidarité est souvent recherchée, comme la bienveillance, au sein du groupe, mais les aspects sociaux sont présents en fonction de la personnalité du formateur. Est-ce satisfaisant ? J’ai de nombreux exemples en tête qui pourraient contredire ce que Pascal Baute affirme. Certains de mes collègues accompagnent des familles de personnes emprisonnées, d’autres travaillent sur l’autorité saine, d’autres sont militants respectés des droits des minorités. Il s’agit à chaque fois d’une position individuelle, liée à ses propres engagements.

Je suis d'autant plus sensible à sa critique que j'utilise beaucoup les mots d'autonomie et d'intimité et que je veille à permettre le développement de l'autonomie dans ses actions. Est-ce à dire que mon action sociale est limitée ? Ses arguments me touchent à plusieurs titres (ou dans plusieurs rôles) que je vais chercher à clarifier et illustrer. 

Comme homme.

Je suis sensible aux droits des minorités, je cherche à respecter les personnes qui croisent ma vie, j’espère respecter mon épouse et mes enfants, mes clients. Mais la question que me poserait Pascal Baute serait sans doute « Quelles sont tes actions dans ton environnement personnel pour lutter contre les discriminations, le pouvoir économique ? » et je serais embarrassé pour répondre. Je n’ai pas l’âme d’un militant et pas beaucoup l’habitude de cette pratique et surtout, je n’ai pas été introduit à cette pratique, que ce soit dans mon éducation familiale ou professionnelle. Voici donc un point de développement possible pour moi.

Comme thérapeute.

J’ai appris au cours de mes nombreuses années de formation pour devenir thérapeute, comment écouter les souffrances, diagnostiquer les difficultés et aider les personnes à les dépasser, à avoir un regard empathique sur leur propre histoire, les violences et manques vécus. Lors de ma découverte des pratiques narratives, surtout lors des séminaires avec Stephen Madigan, j’ai découvert que la thérapie pouvait être anti individualiste et cela a été une grande découverte. 

Dès lors je me suis demandé comment utiliser cette idée dans ma pratique. Madigan propose comme première piste d’aider le client à identifier en quoi le contexte élargi (les croyances sociétales partagées, les attentes de rôles, les pressions de conformité ; ce qu’il appelle les pratiques de normalisation du corps) conduisait le client à souffrir. Il prend l’exemple de l’anorexie, qui pour un thérapeute ‘individualisant’ prend naissance dans le désir de contrôle de la personne, sur son corps et son environnement ; et que Madigan aborde sous l’angle de la pression sociale sur la beauté, la place de l’image, du corps des femmes et aussi sous l’angle de la solitude. Dans son cabinet, les anciens anorexiques deviennent les alliés des personnes en souffrance pour les aider dans la thérapie.

Madigan nous propose ainsi deux questions essentielles :  « Comment faire pour refuser d’inscrire et de privatiser le problème à l’intérieur de la personne, dans son corps, et pour le replacer dans le contexte général qui l’a créé et le soutient ?
Comment faire pour refuser de décrire le problème de la personne avec des mots étrangers et l’inviter plutôt à le faire et à décrire sa vie avec ses propres mots ? »

Ces questions m’amènent à une grande vigilance sur la manière dont les clients définissent leur problème : je suis inapte au bonheur ; je suis maladivement timide ; je suis le petit dernier, et sur l’origine de cette description pauvre de leur identité. Comme thérapeute j’évite de stigmatiser une personne en  définissant son identité par des diagnostics (limitants par essence), je veille à la portée de l‘accompagnement sur le couple, la famille, les groupes auquel appartient mon client.

Au delà de cette pratique, la question que pourrait me poser Pascale Baute serait « Comment aides-tu tes clients à prendre conscience de leur propre responsabilité ? ». En partageant avec eux mes questionnements, en les amenant à réfléchir à leurs propres valeurs, à leur propre façon d’envisager le monde, en les aidant à pointer ce qui est lié à leur vision, leur expérience et ce qui leur est imposé comme vision du monde.

Comme coach et intervenant en organisation.

Comme coach, je contribue à professionnaliser les managers que j’accompagne, à faire face à la pression et à dépasser certains blocages. En accompagnant ces managers j’ai une certaine chance de leur permettre de voir autrement les relations qu’ils ont avec leurs collaborateurs et j’espère que le changement développera la bienveillance, la coopération et l’entraide. Mais bien sûr, je contribue également au maintien du système.

Lorsque je suis intervenant en organisation, j’ai plus de chance de permettre un changement durable du système, par une réflexion sur les valeurs, les objectifs, des actions sur les structures de fonctionnement, la régulation du système. Je peux développer avec mes clients une réflexion sur le co-développement professionnel, la supervision, l’entraide et la coopération. Je peux aussi amener les dirigeants à réfléchir à l’implication sociétale de leur activité. Tout ceci peut avoir un impact positif sur les relations à l’intérieur de l’organisation, le respect des salariés, l’expression de chacun, mais mes interventions restent dans un système global de fonctionnement en lien avec la société dans laquelle je vis.

La question que pourrait me poser Pascale Baute serait « En quoi tes actions influent-elles sur la diminution de la pauvreté, le développement des autres populations ? ».

Engagement et responsabilité

Pour permettre un développement, sortir de la critique, Pascal Baute fait une proposition, qui nous amènerait, comme analyste transactionnel ou formateur en analyse transactionnelle à prendre systématiquement en compte la dimension sociale de nos pratiques :  « Je propose d’ajouter à l’intimité et à l’autonomie deux autres valeurs : 1) le sens de la solidarité (…) ; 2) la responsabilité humaine par laquelle nous assumons les conséquences de nos transactions, ou leur manque d’impact, à tous les niveaux de la société. » En ce qui me concerne j’ajouterais plutôt engagement et responsabilité.

Le joli mot employé par Stephen Madigan d’"accountability" traduit bien à mon sens cette attention particulière que nous devons avoir en tant que membre d’une communauté riche et influente sur les personnes qui sont dépendantes de nous d’une manière ou d’une autre. Il s’agit de la « capacité à rendre compte de son action ». Au delà de la responsabilité, cette notion implique de penser à nos actes en fonction de leurs conséquences en incluant les personnes qui vont en tirer profit ou souffrance, et la capacité à échanger, parler, accepter la critique concernant nos actions.
Ainsi, un dirigeant qui aura pris en compte cette dimension saura rendre compte de ses objectifs et de leurs influences sur les salariés, se sentira responsable de leur bien être moral, physique. Il mesurera ses actions et saura en parler dans la relation à l’aune des besoins de sa société et des professionnels employés.

Pour les canadiens (Stephen Madigan habite Vancouver) cette notion est mise en évidence par la nécessité de se sentir responsable des indiens qui vivent sur le territoire, impliquant une prise en compte sociale, politique, le développement de nouvelles modalités de co-direction du pays, de co-création d’un futur acceptable.

Cette réflexion m'amène à une question (et pour lesquelles vos réponses et commentaires sont les bienvenus) : Comment prendre en compte, de ma place et de ma position, ma responsabilité et comment développer mon engagement envers l'ensemble des habitants de ce monde (ou ceux de ma rue, d'une manière plus restreinte mais tout aussi respectable) ? 





[1] C’est moi qui souligne.




Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs
2012

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