20 déc. 2011

Honte et sentiment d'inadéquation (2) origine et accompagnement

Rubrique : posture et outils du coach


La honte et le sentiment d’inadéquation (2)

Origine et accompagnement



J’ai dans la première partie de cet article donné des explications sur ce sentiment et son origine tant dans la relation (les multiples occasions de dévalorisation de nos interlocuteurs), que sous l’influence d’un regard interne jugeant. « Je ne me sens pas à la hauteur »  constituant ainsi une phrase fréquemment entendue dans les coachings ou les séances de thérapie. Je rappelais que pour Richard Erskine le fait de définir quelqu’un, même de façon exacte, peut le dévaloriser et l’humilier.


J’ai eu récemment l’occasion d’observer le sentiment d’inadéquation dans des séquences courtes de la vie professionnelle et personnelle, tirons en quelques enseignements pour notre pratique d’accompagnant.
Christian est formateur, coach ; il travaille dans un cabinet de conseil, au sein d’une équipe qui pratique depuis de nombreuses années la communication non violente et qui est arrivée à un certain niveau d’intimité. Lors de son départ en retraite, Luc, son manager lui demande d’expliquer ce qu’il avait tiré des années passées dans l’équipe, ce avec quoi il « partait ».  Cette demande a mis Christian en difficulté et l’a amené à énoncer de nombreux jugements sur lui-même, du type : «J’ai du mal à vous dire ce que je ressens, je devrais être capable de vous en dire plus, c’est dommage que mon cerveau s’embrouille, j’avais préparé des choses à vous dire, mais je crois que cela ne vous intéressera pas …».
Ces comportements peuvent être vus comme le témoignage d’un vécu interne d’inadéquation. Comme il n’y a pas de pression externe intentionnelle dans la question de Luc, (la demande est habituelle dans cette équipe, elle a été prononcée avec bienveillance), les phrases dites par Christian semblent  donc issues des représentations qu’il a de ce moment, de son évaluation interne de la situation.

Plusieurs concepts d’analyse transactionnelle permettent de décrypter cette situation. Nous ne parlerons pas de ce qui l’empêche d’entrer en contact et d’exprimer ses émotions, mais de ce qui l’amène à se juger négativement face à la situation.
  • Le concept de suradaptation (lecture de pensée dans d’autres cadres de références), la personne répond à des attentes qu’elle imagine dans la tête des figures d’autorité présentes. Chaque enfant est devenu pendant la toute première période de sa vie, un spécialiste du décodage des comportements de ses parents, ce qui lui permet de chercher à les satisfaire pour obtenir les signes de reconnaissance dont il a besoin ou pour se protéger de la violence des situations. Certains d’entre nous gardent cette capacité à « lire les pensées d’autrui » et à savoir ce qu’elles attendent de nous sans le leur demander. Christian peut ainsi chercher à satisfaire les attentes imaginées de Luc « exprimes toi bien, fais part de tes émotions ». Christian n’y arrivant pas rentre dans un système de jugement qui est ici extériorisé.
  • Le concept de Parent social, développé par Carlo Moïso ; il s’agit d’une intégration des normes sociales transformées en absolus à atteindre pour être accepté et se sentir acceptable et compétent (cette manière de comprendre la situation vécue par Christian se rapproche de l’idée du Pouvoir Moderne émise par Foucaud et reprise dans la thérapie narrative). Notre Parent social est ainsi un réservoir de normes auxquelles nous allons nous référer dans les situations à enjeux générant du stress. Ici les enjeux peuvent être : répondre aux attentes de Luc, le responsable ; faire bonne figure comme coach (avec la croyance qu’un coach doit « parfaitement » gérer les situations à forts en jeux émotionnels). Il est fort possible que Christian se soit forgé cette idée en entendant au sein de son entreprise des remarques du type « ce client a du mal à gérer ses émotions » ; « je lui ai dit : alors qu’est-ce que vous ressentez ? il n’a pas su me répondre » ; « j’ai essayé de lui expliquer ce que ça voulait dire ‘lâcher prise’, il en a vraiment besoin ». L’indication de la norme passe souvent par ce canal, des jugements très doux sur ce qui est bien, acceptable, juste et ce qui ne l’est pas dans les comportements des personnes qui nous entourent. Eric Berne aurait peut-être nommé ce passe temps particulier « coaching – variété new age » comme il a nommé ‘psychiatrie’ la tendance de certains de ses collègues à utiliser les diagnostics psychiatrique pour caractériser les personnes.
  • Le concept de Parent : Christian a pu apprendre de son entourage qu’il n’était pas apte à gérer des situations complexes, qu’il n’était pas compétent pour les affaires de sentiments. Voire d’une manière générale, qu’il n’était pas à la hauteur dés qu’il s’agissait de parler en public, de prendre de l’espace dans un groupe. Il a pu stocker ces croyances et va s’en servir lorsqu’il se sentira en difficulté (ici par la montée émotionnelle).

La question se pose alors de savoir comment intervenir ? Comment déconstruire le sentiment d’inadéquation, y faire face, arriver à trouver des ressources. Il existe bien évidemment de nombreuses manières pour intervenir dans cette situation, chaque corpus théorique proposant ses propres méthodologies. Voyons quelques principes d’actions.


Premier principe, l’inadéquation est contextuelle.


Rien ne peut définir ce qui est adéquat dans l’absolu. Toute définition de valeurs, de principes, de comportements attendus est toujours liés à une culture, à un moment particulier de l’histoire du groupe concerné, à des histoires de culture dominante, à al séparation de ceux qui peuvent (qui ont de la valeur) de ceux qui ne peuvent pas (qui n'ont pas de valeur). Par principe en analyse transactionnelle chaque personne a une valeur inconditionnelle positive. Ce n'est un problème de ne pas savoir exprimer ses émotions que si la personne en souffre, si cela l'empêche de réaliser ses rêves, d'accéder à ses désirs.

Nous pourrions ainsi dire à Christian : Comment sais-tu que tu devrais être capable de nous en dire plus ? De faire part de tes émotions ? Qui attend cela ici selon toi ? A ton avis d’où viennent des idées comme « il faut savoir faire part de ses émotions » ?

Il est facile d’utiliser l’exemple du poids, des régimes et de l’influence de la mode, de la société, le mensonge des photos retouchées pour expliquer ce premier principe.

Second principe, je ne peux pas être inadéquat à mes yeux d’enfant


Le sentiment d’inadéquation est un sentiment issu de l’éducation, il est appris au contact de personnes jugeantes, lors d’humiliation, tant à la maison que dans le système éducatif.

Gilles est responsable commercial d’une entreprise du secteur de la mécanique, il a l’impression de ne pas pouvoir parler en public, d’être confus, d’être bête (ce sont ses mots), lorsqu’il recherche des situations confirmant cette croyance (selon le modèle de Richard Erskine du circuit du scénario), il retrouve plusieurs humiliations vécues au collège, lorsqu’il ne comprenait pas les exercices de physique et que le professeur le laissait de longues minutes silencieux au tableau.

Quelquefois le simple fait d’expliquer ce second principe suffit à la personne pour reprendre confiance en ses capacités. D’autres fois, un travail thérapeutique s’avère nécessaire pour retrouver les décisions précoces.


Troisième principe, chacun veut mener à bien ses objectifs et mettre en œuvre ses désirs


Le sentiment d’inadéquation exprimé traduit le désir de Christian de bien faire, il est donc possible de l’interroger sur ce qu’il aimerait pouvoir dire au groupe, pourquoi ce serait important pour lui, quels désirs il pourrait ainsi mettre en avant, quelles valeurs. En fait dans la plupart des cas cet échange sera le plus riche, puisqu’il mènera à la rencontre de l’Enfant Libre et de l’Adulte de la personne.

Dans le cas de Christian, cette simple question lui a permis de dire combien il aimerait pouvoir dire qu’il a aimé les temps passés dans le groupe, combien cette période de vie a été heureuse, bien que difficile par moment, combien il est triste de partir. A ce moment, il peut aussi dire que chez lui les effusions ce n’est pas le style et que donc, il n’en dira pas plus.


Quatrième principe, si le sentiment d’inadéquation naît dans la relation, il peut être traité dans la relation


Le sentiment d’inadéquation est né dans une relation avec une figures d’autorité, il est donc possible pour une autre figures d’autorité (le leader du groupe) de modifier la situation, pour cela, s’il est conscient de la situation, il peut dire à la personne ce qu’il observe (je vois que tu te juges de ne pas pouvoir faire quelque chose que tu aimerais faire, est-ce que c’est le cas ?), vérifier que son interlocuteur à la même perception, puis vérifier s’il n’est pas en train de se suradapter (Est-ce que tu crois que j’attends quelque chose de toi ? En ce qui me concerne je n’attends rien, si ce n’est que tu partages avec nous ce que tu as envie de dire, ce sera suffisant et ok dans tous les cas). Il peut également partager son expérience personnelle dans la même situation, proposer des options moins génératrices de stress (Est-ce que tu es ok pour nous écrire plus tard si tu le souhaites ; Je propose que chacun donne un signe de reconnaissance à Christian…).

Trois articles sur le sentiment d'inadéquation

Honte et sentiment d'inadéquation (1) lien avec le travail

Honte et sentiment d'inadéquation (2) origine et accompagnement

Honte et sentiment d'inadéquation (3) aspects psychologiques
https://journal-coach.blogspot.fr/2012/03/le-sentiment-dinadequation-3.html


Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et superviseur de coachs
2011

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