10 nov. 2009

Conversation sur le thème de la supervision des coachs

Rubrique : posture et outils du coach


Conversation sur le thème de la supervision des coachs



Conversation avec Arnaud (coach, consultant, enseignant…) en novembre 2009.



Arnaud : Je trouve que la supervision est une pratique utile et nécessaire. Néanmoins, deux choses me gênent au sein de la profession des coachs sur ce sujet :
  • la supervision est une source de revenus pour des coachs. A ce titre, l’instituer comme pratique "obligatoire" (ou quasiment) me gêne. Je trouverai cet appel à la supervision plus audible, plus « Ok », si la profession trouvait le moyen de démêler ce qui ressemble à un conflit d’intérêt.
  • D’autre part, sur le plan des processus, l’appel à la supervision s’apparente, je trouve, à une espèce d’injonction paradoxale, ou transaction à double fond, avec deux messages : l’un verbal, explicite, vantant les mérites de la supervision (mérites que je reconnais) ; l’autre, non verbal : c’est le processus qui parle, si je puis dire, et non les acteurs eux-mêmes, et le processus dit : vous n’êtes pas capable de vous développer tout seul, vous avez besoin du regard d’autres coachs pour cela. C’est la position du sachant sur le non-sachant : moi coach superviseur, en déclarant la supervision indispensable, déclare posséder le savoir sur ce qui est bon pour le développement des autres coachs, et ce faisant, jette le discrédit sur ceux qui ne se feraient pas superviser. C’est exactement ce que dénonçait, en son temps (début XIXè), Jacotot (voir le magnifique livre de Jacques Rancière , Le Maître ignorant – 5 leçons sur l’émancipation intellectuelle). Le coach, en position ok-ok, dit ne pas savoir ce qui est bon pour son client, que c’est le client qui sait. Pourquoi cette position change-t-elle quand le coach parle à un autre coach ?
Je suis très étonné que la profession n’ait jamais relevé ces deux incongruités.

Je ressens une espèce d'agacement par rapport à certains de mes confrères coachs, qui parlent de supervision comme LA pratique obligatoire, mais qui, de mon point de vue (très subjectif), s'appuient sur cette pratique pour (s')éviter de faire un vrai travail personnel de relecture des processus qu'ils mettent en œuvre. "Je me fais superviser, donc je suis clean en regard des exigences de la profession"... Une grosse « Permission » pour confier à d'autres le soin de nettoyer ses lunettes. Et c'est là que je fais le lien avec le livre de Rancière : la posture induite par la supervision ne place-t-elle pas, avec les meilleures intentions du monde (mais enfin, on sait assez, avec Sartre, Morin, Boudon, Schelling et consorts, que les intentions sont très insuffisantes), les supervisés en posture de dépendance ? Le grand PNf de la profession va chercher l'EAs des coachs : "vous devez vous faire superviser !!".

Encore une fois, je ne conteste pas les bienfaits de la supervision, j'interroge le processus au regard du sens visé. Jacotot nous dit que, au nom même de l'apprentissage, l'on peut bloquer l'apprentissage du moment que l'on s'attribue le droit de se placer en posture de sachant : "vous ne savez pas, vous avez besoin d'apprendre". Donc le processus dit qu'il y a des sachants et des non-sachants... "Expliquer quelque chose à quelqu'un, c'est d'abord lui démontrer qu'il ne peut pas le comprendre par lui-même". Position socratique par excellence... dénoncée par Jacotot. Pour lui, c'est l'égalité de posture qui favorise l'apprentissage et l'émancipation.

L'insistance de la profession sur la supervision favorise-t-elle cette égalité de posture ? D’où vient le silence de la profession sur l'obligation qu'elle édicte d'être supervisé pour exercer ce métier (par exemple pour permettre de répondre à des appels d’offre). C'est-à-dire sur une espèce de posture "sachante" qui sait ce qui est bon pour l'autre. "Il faut être supervisé pour avoir le droit d'exercer le métier de coach. Moi, profession des coachs, dit ce qui est bon pour vous, coachs".

Je vais me faire l'avocat du diable et pousser ce bouchon : pourquoi adopter une posture avec les clients différente d'avec nos pairs ? En tant que coach, je dis que le client sait ce qui est bon pour lui, que mon travail consiste à l'accompagner sur ce chemin-là.

Pourquoi est-ce que la profession adopte une autre posture avec les coachs, en instituant la supervision obligatoire ? Les coachs ne méritent-ils donc pas la même posture ? Est-ce donc le statut de "client" qui leur vaut cette "posture basse" ? Je croyais pourtant que c'était lié à une philosophie inconditionnelle de l'AT, consistant à voir systématiquement le prince en l'autre, etc. Si le client est un prince, pourquoi mes pairs ne le sont-ils pas ? Sont-ils moins capables que nos clients de savoir ce qui est bon pour eux ? Pourquoi dans ce cas instaurer la supervision obligatoire ?

Encore une fois, je ne me situe pas sur le plan du contenu (est-ce que la supervision est bonne ou pas), mais bien sur celui du processus...

A partir de là, deux solutions me semble-t-il s'offrent à nous :

- soit tirer les conséquences de cette... inconséquence, et affirmer clairement que la supervision n'est pas indispensable ;

- soit assumer la position de PNf, assumer le fait d'édicter une règle, une norme, au nom des intérêts supérieurs de la profession (et donc des clients).

La condition, de mon point de vue, pour s'engager dans cette voie, c'est aussi d'accepter de poser la question de l'argent, de la fragilité économique du métier de coach, des revenus qu'apportent la supervision, et donc du possible conflit d'intérêt entre l'édiction de cette norme et les intérêts financiers des coachs...

Daniel : Je partage avec vous cet agacement et aussi celui concernant le prix de la supervision, quant à moi une heure de supervision coûte une heure de coaching, au tarif que la personne facture dans son étape de développement professionnel, ce qui ne me place pas en position d’être au-dessus, mais bien de parité dans ce premier domaine symbolique qu’est l’argent. (Je ne choisis pas mon cas comme modèle, mais parler de ma pratique me permet de parler de ce que je connais le mieux ;-)

Je ne saurais répondre sur l’interrogation que vous nous posez concernant l’attitude de la profession concernant supervision, je ne me sens pas représenter la profession. 

Dans ma vision du monde la supervision n’est pas instituée, obligatoire, contribuant au développement du « pouvoir moderne » de la profession de coach, à une normalisation qui pourrait être attendue par des collègues bien intentionnés. La supervision est (peut-être) une étape transitoire de la croissance, elle n’est pas « obligatoire » (PNf) dès le début de la pratique, ni au long de la vie, le risque étant l’appartenance du coach à un groupe de supervision pour pouvoir soumissionner à des appels d’offre (cette condition est nécessaire maintenant dans de nombreux AO d’organismes publics ou privés), mais celle du coach engagé dans une relation d’accompagnement qui lui permet de ne pas gérer seul les questions qu’il se pose.

La question principale que je pose est celle de la solitude et de l’autovalidation. 

Puis-je faire seul face à mes démons ? Puis-je faire seul ce travail de relecture des processus que vous décrivez (et je suis d’accord avec vous pour le mettre au premier plan) ? Puis-je seul face à moi-même valider ce que j’ai fait, prendre plaisir, me réjouir ? Puis-je dépasser ma propre solitude pour accepter de vivre moi-même un processus d’accompagnement, dépasser le « je peux me débrouiller tout seul » qui pousse de nombreux coachs ?

Paradoxe intéressant que celui d’un solitaire qui accompagne.

Je répondrais oui je peux faire seul si j’ai déjà nettoyé mes propres lunettes, si je poursuis un travail thérapeutique pour clarifier mon scénario (pour reprendre du vocabulaire d’AT que j’ai compris que vous partagiez), que je connais les raisons symboliques de ma passion pour ce métier d’accompagnant, que j’ai regardé ma position face au don/contre don ; que j’ai compris ma place dans le système politique, que je connais mon maître…

Ma croyance est que c’est plus facile de le faire en supervision. La question devient : quand ais-je besoin de supervision ? Sûrement pas quand on me le dit, mais bien quand j’en ressens une nécessité interne.

Arnaud : La réponse est "non" aux questions que vous posez, bien sûr. Mais je réponds après avoir vérifié que la personne avait d'abord tenté de le faire. "Puis-je faire seul face à mes démons ?" Non, sans doute, mais au moins j'essaie, et après être allé au bout de ce que je pouvais, je travaille avec quelqu'un. La supervision, oui, mais pas comme substitut de l'effort personnel, pas comme adaptation au message Parental de la profession, pas comme posture dépendante.

Combien de coachs se font superviser non parce qu'ils en ressentent le besoin, mais parce que cela fait désormais partie des normes à suivre ? La profession ne peut pas ignorer cela, et simplement renvoyer les individus à leurs choix individuels : la psychologie de groupe nous renseigne assez sur les effets de conformité...

Daniel : Le risque existe que certaines personnes tirent profit de la supervision pour ne pas mener leur propre démarche d’introspection ou par pure adaptation à une norme sociale et, si le fait de le nommer ne permet pas de s’en affranchir, il ne résiste pas à une élaboration du superviseur sur les processus qu’il génère, à un travail sur ce thème dans la relation de supervision, et à une réflexion du superviseur sur la manière dont il accepte la dépendance comme processus temporaire de croissance.

Le processus de supervision peut relever d’une position de sachant, ou d’une position de partage du savoir. Du coup c’est un point de vue pour lequel on peut également penser que c’est la relation avec une personne plus avancée qui peut permettre le progrès, comme vous le savez les recherches sur la relation éducative ne tranchent pas sur ce thème. Il est clair qu’un superviseur doit avoir quelques compétences spécifiques : sa capacité à accompagner le processus de compréhension par le client lui-même, la capacité à éclairer avec bienveillance les zones d’ombre (personnelles influant le professionnel), sa capacité à méta communiquer sur ses propres interventions et une résistance fondamentale à aller plus vite que son client (bien sûr, il existe des thérapeutes impatients, dont les clients ne restent pas en thérapie ou s’accrochent désespérément)

L’insistance de la profession à rendre quasi obligatoire la supervision ne traduit pas la faillite de la supervision, mais plutôt le besoin de se rassurer, de border les choses, de ne pas être attaquable par l’environnement… la naissance d’un nouveau modèle qui définira la normalité du coach.

Merci pour ces échanges, j’ai bien conscience que j’ai principalement répondu sur le processus de supervision et non sur le processus de normalisation qu’attendrait la profession. Promis, je poursuivrais ma réflexion sur ce thème…

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