16 avr. 2007

Rencontrer le scénario personnel de notre client

Rubrique : posture et outils du coach


Rencontrer le scénario personnel de notre client


Nos décisions précoces nous guident dans notre vie


Paul 'choisit' ou accepte régulièrement des missions pour lesquelles il n'a pas les compétences, il raconte sa vie comme une succession de challenges trop importants, formation d'avocat, alors qu'il se rêvait journaliste, prise de responsabilités importantes dans un cabinet d'avocat, choix des dossiers les plus difficiles. Il en arrive à douter de lui, à chaque engagement, à chaque étape cruciale dans le traitement d'une affaire. Dans un cadre thérapeutique, il identifie l'injonction que son père lui a transmise : tu n'as de la valeur que si tu réalises de grandes choses. Seuls les aventuriers ont de l'intérêt.

Marine croise dans chacune de ses missions des hommes qu'elle voudrait séduire, elle joue un jeu de séduction qui lui a déjà valu de nombreux quiproquos et des missions qui se finissaient prématurément.

Pierre vient d'avoir un accident de la circulation, il accumule les mises en danger, il ne suit pas ses comptes, choisit ses partenaires professionnels sans vérification, accepte des clients sans garantie bancaire.

Pour le Coach, la capacité à détecter les aspects profonds de la personnalité de son client constitue un atout pour plus de professionnalisme. Même s'il ne peut pas agir directement sur l’origine historique du blocage (les injonctions et les décisions précoces de l’enfant dans le cadre de sa relation à ses éducateurs), il peut permettre l’acceptation et la compréhension de certains comportements actuels en lien avec ces blocages et donner l’impulsion nécessaire à une amélioration de la situation. Il peut également être prescripteur de thérapie lorsque cela semble nécessaire.

Pour le Coach, la connaissance des principes de fonctionnement (ou de dysfonctionnement) de la psychée humaine est indispensable, ainsi qu’une bonne connaissance de quelques méthodes et principes de thérapie. L’apprentissage va se faire bien entendu par la formation, sa propre thérapie, sa connaissance du genre humain et les lectures qu'il pourra faire. En ce qui concerne le fonctionnement humain la littérature est également une source passionnante d’informations.


Plusieurs romans viennent nous éclairer sur ces domaines.


Eric Berne et ses collaborateurs ont élaborés le concept de scénario de vie pour permettre la compréhension de ces aspects de la personnalité. Le scénario est constitué de l’ensemble des décisions prises par l’enfant pour lui permettre de répondre à certaines questions fondamentales, de donner du sens à sa vie et de se situer face aux autres. Ces décisions peuvent être limitantes ou positives. Le scénario contient ainsi une part limitant l’autonomie de la personne et une part contenant des décisions utiles et amenant à des réalisations positives. 



Pour comprendre et vivre par la lecture ce qu’est un scénario, il faut lire toute affaire cessante un petit livre de Grégoire Bouillier « Rapport sur moi » publié en 2002 par les éditions Allia à Paris. Ce livre décrit, sans distance, sans psychologisation, sans émotion, comme sortant de la bouche de l’enfant, les scènes marquantes qui vont modeler le caractère, les peurs et les croyances de l’enfant et les questions que cet enfant se pose. Les liens avec sa vie d’aujourd’hui, les prises de conscience lors de son analyse donnent un texte très fort, à la limite quelquefois du soutenable.

Quelques exemples très courts :
  • Lorsque je la présentai à mes parents, ma mère apostropha mon père après le dîner : « elle te plaît, hein ! » Mon père se leva pour aller chercher le dessert à la cuisine. Je n’en pris pas.
  • Avant qu’il ne raccroche, je lui dis que le l’aimais. Je n’en pensais pas un mot. Pas celui-là ni de cette manière en tout cas. C’était pour lui faire plaisir. J’avais l’impression qu’il désirait que je lui fasse une concession de cette sorte. Tout se déroulait entre nous comme si nous jouions la fin d’un film, peut-être parce que ça rendait opportunément irréelle la fin de sa vie.
  • J’en déduisit que la mort était aussi exceptionnelle et mystérieuse que le nom de ma maladie était long et compliqué. Je ne devais plus en démordre. Toute maladie de moins de quinze lettres devient dès cet instant pour moi roupie de sansonnet. Lorsque mon père déclara un cancer, je ne m’inquiétait nullement de son sort, n’imaginant pas qu’un mot de seulement deux syllabes pût l’emporter ; autour de moi, chacun s’inquiétait pourtant et je crus que j’étais insensible.


« Mes mauvaises pensées » de Nina Bouraoui est un de ces livres que l’on feuillette, dont l’on lit quelques lignes puis quelques pages, que l’on abandonne, que l’on reprend. Les lignes lues sont reprises, mâchées et avalées ou rejetées. Le livre ne peut pas laisser indifférent, par ce qu’il décrit de ce qui peut se passer dans une tête lorsque l’on a le courage de noter le flux, l’enchaînement de ce qui s’y trame.

Avec un texte dense, l’auteure cherche à nous décrire le processus de pensée qui s’écoule dans sa tête, celles qui sont présentes et vont conduire au besoin de thérapie, celle qui précèdent la séance, celles qui découlent de l’analyse. Les mots s’écoulent en une marée de pensées, celles qui permettent de vivre, d’aller de l’avant, de comprendre et les mauvaises pensées, celles qui peuvent effrayer, faire souffrir, celles avec lesquelles on peut effrayer, faire souffrir. Ces mauvaises pensées qu’il faudrait éliminer, par la parole, par l’analyse, par cette relation si particulière au thérapeute. Les mauvaises pensées, le sexe, l’amour, la folie, le plaisir, la honte, le deuil, la tendresse, le désir mordant, la culpabilité, les souvenirs, les émotions, les sentiments, le rejet, l’amour encore et puis à nouveau le sexe, la tendresse, la présence au monde, les émotions, l’analyste, l’attente, la culpabilité, l’amour des autres femmes, les hommes, le père, la faiblesse, la force…. Tout y passe dans un écho d’une pensée unique, riche et complexe : l’observation, l’attente, l’action, l’absence, le trop plein. Tout ce qui fait la richesse d’une personne, de son point de vue si intime sur le monde et sur son monde interne. Apparaissent aussi au fur et à mesure de la lecture, une carte du monde singulière, les liens entre les villes, les paysages, les personnes et l’auteure se complexifient, s’interpénètrent, se nouent et se défont.

Quelques lignes prises quasiment au hasard témoignent de cette pensée en mouvement, envahissante, intime, non reproductible et en même temps en boucle, comme perdue dans un labyrinthe. La lecture est rapide, hypnotique quelquefois, harassante à d’autres moments.
  • « […] avec Madame A. ; c’est avec elle que j’ai failli me noyer. Elle lit un livre sur la plage de Zeralda. Elle a cet air triste qui ne la quitte jamais. Je franchis le mur de l’hôtel, je coule dans le bain profond de la piscine. Elle est dans son livre, comme on est absorbé par le corps de quelqu’un. Les livres ont ce pouvoir d’annuler le monde, d’étouffer les cris ; ce sont des livres-murailles, il y a plusieurs façons de quitter la vie, les livres sont de cette drogue. Dans la forêt de Baïnem, il y a ces arbres qui ressemblent à des arbres japonais, il y a la résine sur mes mains, il y a la force de mon corps qui monte, toujours plus loin, vers le ciel, il y a l’odeur de la terre, celle-là même qui me rattache à mon pays, au pays de ma première vie. »


Un petit livre utile de Simone Korff Sausse (qui enseigne la psychanalyse), « Dialogue avec mon psychanalyste » propose de répondre sous la forme d’un dialogue entre le psychanalyste et son ex client (qui a fini sa cure pour que la rencontre puisse avoir lieu) aux questions centrales que se pose chaque personne qui souhaite débuter une analyse, ou chaque personne qui souhaite comprendre en quoi la psychanalyse est de notre temps ou encore en quoi la cure peut être utile.

La forme du dialogue est agréable et efficace, car par cet artifice, pas de risque de longs discours et de théories trop complexes. Tout y est, sous une forme courte, vivante et par le jeux des relances du client, le thérapeute se dévoile plus que ce qu’il pourrait faire dans d’autres circonstances.

Certaines pages sont des morceaux de bravoure, comme la page traitant du transfert, dont je ne résiste pas au plaisir de vous citer quelques lignes :
  • Analyste : pour vous j’étais qui ?
  • Patient : quelqu’un dont j’attendais la solution à mes problèmes.
  • Analyste : oui, mais si je me souviens bien… Vous me prêtiez ce pouvoir de détenir les solutions à vos problèmes, certes. Mais vous me contestiez aussi toute possibilité de vous venir en aide. Ce que je tiens à vous montrer c’est que vous projetiez sur moi deux figures. Celle d’une personne secourable, qui pourrait vous procurer une écoute et une aide. A la manière d’une bonne mère qui vous fournirait une nourriture bienfaisante, pour reprendre une métaphore. Mais aussi celle d’un adulte intrusif, dont il faudrait absolument se défendre…
A travers les dialogues, l’analyste (et l’auteure derrière lui) nous fait prendre conscience, comprendre des thèmes forts de la psychanalyse et de la cure analytique et aussi d’entrer dans les doutes et les recherches d’un analyste. Plusieurs pages traitent de l’éthique de l’analyste, d’autres nous ramènent aux fondements, aux idées essentielles de Freud, de Ferenczy, de Winnicot… le tout sans didactisme, une très belle lecture.

Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs
2007

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