10 mars 2006

La notion d'émotion "élastique"

Rubrique : posture et outils du coach


La notion d'émotion "élastique"



- A ce moment de votre rencontre avec votre directeur, vous avez ressenti une émotion importante, donnez moi quelques indications sur cette émotion.

- Et bien, je me suis mis à ressentir une douleur dans le ventre, j'ai eu une peur immense, j'ai eu l'impression de me retrouver le jour de mon premier oral du bac.

Le client a touché pendant cet entretien avec son directeur un ‘élastique’, il a contacté une émotion et des pensées anciennes, provenant de son histoire de vie. Lorsque nous rencontrons une difficulté dans notre vie et que nous ne pouvons pas élaborer une réponse satisfaisante face à cette difficulté, soit en trouvant le moyen d'accepter la situation, de la résoudre ou de la transformer par une pratique artistique, religieuse ou sportive, nous 'stockons' un 'souvenir' accessible qui comprendra une émotion ou un sentiment bloquée, des pensées et des croyances limitantes en lien avec cette émotion ou sentiment.

Définition


Ce concept a été mis en évidence par David Kupfer et Morris Haimowitz, deux analystes transactionnels américains (1971). Ils définissent l’élastique comme suit : 
« Parfois, un aspect d’une situation actuelle suscite une réponse du client qui parait déplacée ou disproportionnée. Bien souvent, une telle indication est nette : le sentiment est ‘archaïque’. Un élastique (un retour en arrière) fait qu’un ancien sentiment, familier pendant l’enfance, est exprimé ici et maintenant. » 


Elastique et coaching


Cette notion me semble indiquée pour les coachs qui peuvent quelquefois se sentir démunis face à des expressions d’émotions importantes ou encore être gêné par le retour que le patient fait sur son passé (sa relation à son père par exemple). 


Ces émotions sont accessibles, elles vont se manifester dès lors que la situation nouvelle vécue se rapprochera de la situation ancienne 'archivée'. L'émotion pourra apparaitre 'par surprise' lors d'une séance de coaching.

  • Isabelle est infirmière, elle a perdu son père dans des circonstances difficiles, alors qu'elle avait 17 ans. Elle se plaint lors de la séance de coaching de ne pas arriver à supporter son service, d'avoir des difficultés relationnelles avec ses collègues depuis qu'un Monsieur agé est entré dans le service, il y a une semaine. Alors qu'elle raconte la situation et les comportements dont elle a conscience, elle se met à sangloter, puis à pleurer de manière très forte. Lorsqu'elle peut à nouveau parler, elle parle de son père, du sentiment de solitude qu'elle ressent, de la difficulté pour elle de prendre des décisions. Bien sûr traiter ces éléments relèverait sans doute de la thérapie, mais ne pas écouter, ne pas prendre en compte l'émotion apparue ne serait pas protecteur pour Isabelle.
  • Georges est cadre dans une entreprise du secteur agro-alimentaire, lors d'une séance de coaching, il ne répond pas à une question classique concernant les circonstances d'un incident qui s'est produit en réunion de direction. Alors que le coach lui repose la question après un certain temps de silence, Georges se met à crier, à exprimer une colère, qui visiblement n'a rien à voir avec la question posée par le coach.
  • Nathalie accompagne des personnels licenciés dans leur reconversion, elle se prépare à intervenir dans un nouveau groupe, dans un secteur quelle ne connaît pas. Avec son coach elle définit sa stratégie d'intervention, lorsqu'elle se met à trembler, à se replier sur elle même, à souffrir de maux de ventre importants. Elle se sent envahie par une peur qu'elle ne peut pas exprimer dans un premier temps, une sorte de frayeur.

Même si ces manifestations émotionnelles sont assez exceptionnelles, l'émotion est présente dans la quasi totalité des séances et c'est à travers leur approche, leur vécu, leur résolution que le client pourra réinvestir dans de nouvelles attitudes répondant mieux à ses aspirations. 

Le coach étant intéressé à aider le patient à produire un changement qui lui convienne pourra utiliser sa compréhension de l’élastique, en dehors du champ thérapeutique, pour aider son client à comprendre et asseoir un changement.

Pour cela, il devra d’abord reconnaître le sentiment, puis aider le client à comprendre qu’il ne s’agit pas d’un sentiment en lien avec la situation, sans en rechercher spécifiquement l’origine, puis de l’aider à rechercher des options comportementales. Quelles attitudes pour un coach face à des manifestations émotionnelles intenses ?


  • accepter le client et son émotion de manière inconditionnelle, que les émotions soient des manifestations parasitaires (remplaçant d'autres émotions plus en lien avec la situation), des émotions réactives de l'Enfant ou des émotions en lien avec l'ici et maintenant, elles sont ressenties et vécues par le client. L'attitude d'acceptation du coach va être essentielle pour permettre d'utiliser cette émotion pour la croissance du client. Quelques pistes : écoute empathique, visage accueillant, pas de gestes inutiles, éviter de toucher le client.
  • encourager le client à parler de son émotion, à en vivre les manifestations ; tant que l'émotion n'est pas touchée et exprimée, il y a de grandes chances que le blocage de l'émotion perdure et que celle-ci 'pointe son nez' à chaque séance.
  • prendre le temps ; dans quelques cas, l'émotion intense arrive en toute fin de séance, le coach doit alors prendre la décision de prolonger la séance pendant le temps de traitement de l'émotion ou alors de demander au client quelles sont les options (Adultes) pour qu'il puisse traiter cette émotion dans un      autre cadre ; il est évident que je préfère la première option.
  • enfin, rechercher avec le client - non pas l'origine de l'émotion - qui répondra souvent d'un travail thérapeutique, mais la réponse la plus adaptée au besoin manifesté par cette émotion : besoin de réassurance, besoin de s'opposer à une décision jugée injuste, besoin d'abandonner d'anciennes rancoeurs, besoin de partager. Chaque émotion répond à un stimulus externe ou interne particulier et devrait générer une réponse spécifique : par exemple la colère fait suite à un vécu d'agression, de préjudice, d'envahissement et conduit à une demande de réparation du préjudice.
  • dans un dernier temps réfléchir à sa propre manière de prendre soin des émotions, par exemple en amenant le cas en supervision.

Poursuivons la tranche fictive de coaching :
- Vous avez ressenti de la peur, cette peur était-elle différente de celle que vous ressentez habituellement face à ce type de situation ?
- Oh oui, bien plus forte, c’est comme si j’avais été submergé par une peur panique.
- Il est possible qu’il s’agisse de l’irruption d’un sentiment ancien, qu’en pensez-vous ?
- Oh oui, je retrouve la peur qui était la mienne lorsque mes parents avaient des invités et que je devais montrer mes talents au piano. (le client pleure) …
- Hm, ce devait être un moment difficile pour vous. Est-ce que vous trouvez que votre patron a des exigences importantes envers vous ?
- Non, ce n’est pas cela, je me rends bien compte que je n’étais tout simplement pas préparé à cet entretien…


Le coach a sans doute proposé une interprétation du lien avec la situation d’aujourd’hui de manière un peu rapide, ne permettant peut-être pas au client de faire le lien, bien sûr la situation qui a créé et implanté durablement ce sentiment de peur n’a pas été traitée, et la séance de coaching n’est pas le lieu pour le faire, néanmoins, le client a maintenant développé sa conscience de ses émotions, il a progressé dans l’identification d’une stratégie permettant d’éviter la répétition de la situation. Le client a fournit au coach des informations sur la situation protocolaire (celle qui a conduit au blocage du sentiment), le coach n’a pas induit de régression, il est resté présent aux informations et aux émotions apportées par le client et a stimulé la pensée de son client. Par son acceptation bienveillante de l’émotion, il a permis a son client de se sentir accueilli et compris, ce qui est utile dans la qualité de l’alliance créée entre eux.




Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et superviseur de coach
2006 - 2016

Pour aller plus loin


° David Kupfer et Morris Haimowitz, Classiques de l’Analyse Transactionnelle, Volume 2, p 94. pour l'article original
° Daniel Chernet : Coacher avec l'analyse transactionnelle, Eyrolles, 2009
° Daniel Chernet : Peur, Colère, Tristesse, Joie : Coacher les émotions, Eyrolles, 2016



Série d’articles sur les émotions dans le cadre des organisations et du coaching.


Coaching et émotions (1) Place des émotions dans le coaching

Coaching et émotions (2) : Travail cognitif avec les émotions

Coaching et émotions (3) : Sentiments authentiques et substitutif

Coaching et émotions (4) : Prendre soin des émotions des clients

Coaching et émotions (5) : Irruption des émotions anciennes (élastiques)

Coaching et émotions (6) : Honte et sentiment d’inadéquation (1)

Coaching et émotions (7) : Honte et sentiment d’inadéquation (2)

Coaching et émotions (8) : Honte et sentiment d’inadéquation (3)

Aucun commentaire: